Zo., l’Abcdr à bout de bras

Dans le rap, ça fait un moment qu’on creuse, en tombant parfois sur des trésors d’informations laissés par une poignée de médias rap. Des offrandes posées là, pour rassasier notre faim de mieux connaître la musique qui nous passionne. Certains de ces médias ont jadis fait germer dans notre esprit l’idée de – nous aussi – construire notre propre site. Parmi ceux-là, l’Abcdr du Son est aujourd’hui le dernier toujours debout. Le magazine rap aura 20 ans en 2020. A 20 ans, ils auraient pu se la péter, raconter leur histoire, leurs anecdotes, se montrer. Mais c’est mal connaître cette famille. Plutôt que de décrire les coulisses de leurs archives, ils en ont recueillis le nectar pour raconter des moments d’histoires du rap en France. L’Abcdr du Son a enfin sorti son livre, le 23 octobre dernier, « L’Obsession rap ».

La première fois que nous avions proposé à Zo. de l’interviewer, en 2017, il avait refusé. Déjà à l’époque, nous voulions en savoir plus sur, celui qui pour nous, était le taulier de l’Abcdr du Son. L’homme de l’ombre qui accorde autant d’importance au rap qu’à son traitement, et pour qui l’Abcdr du Son représente une mission. « Personne n’est au dessus de l’Abcdr », cette phrase il ne nous l’a pas dite en déclinant l’entretien, mais nous l’avons entendue très fort. Le livre était donc une aubaine pour nous et après quelques menaces d’écrire à sa maison d’édition pour refus de promotion s’il refusait l’interview, il l’a finalement acceptée.

Nous avons donc rencontré Zo. pour qu’il nous raconte trois histoires intimement liées : celle de « L’Obsession Rap », celle de l’Abcdr et son histoire à lui dans les deux premières. Nous avons aussi, évidemment, parler de musique, parce-que parler de rap au bistrot avec Zo., ça n’a pas de prix.


Photos : Najib Rhalmi
Merci à Lucas et Nabil pour leur aide dans la retranscription / relecture.


Ça fait longtemps qu’on entend parler d’un bouquin Abcdr du son. Comment tout ça s’est-il concrétisé et comment avez-vous mis ça en oeuvre ? 

Comme pas mal de choses dans l’histoire de l’Abcdr, c’est une histoire d’opportunité. En mai 2018, je reçois un mail d’un mec de la maison d’édition Marabout qui me dit : « On aimerait faire un livre sur le rap et j’aimerais que ce soit vous qui le fassiez, prenez contact avec moi ». Pour être honnête, ça faisait quand même un moment qu’on réfléchissait aux 20 ans de l’Abcdr, qui arrivent fin 2020. Le livre, c’était vraiment le truc à faire pour les 20 ans. Donc, que veux-tu répondre d’autre que : « Bonjour vous tombez bien, on va fêter nos 20 ans et ça fait très longtemps qu’on rêve de faire un livre, donc comptez sur nous ».

Au début, on ne savait pas ce qu’on voulait faire. Sans être obnubilé par ça, je pense que chaque membre de la rédaction s’était fait son idée de livre dans son coin. Moi par exemple, j’avais autant envie de faire un bouquin d’interviews complètes de 50 000 signes – avec uniquement une photo pour ouvrir l’interview, un bouquin de 1000 pages un peu à la manière de ces collections auteurs chez les grands éditeurs français – qu’un format beau livre, ou encore d’adapter certains de nos dossiers… Le vrai déclic à titre personnel, ça a été le dossier de la Rumeur. Lorsqu’on l’a publié, on ne savait pas encore qu’on allait faire un bouquin, mais j’avais très envie de faire ce dossier en livre. Par la suite, il y a eu ce partenariat qu’on a fait avec le festival En Vie Urbaine à Niort dans lequel Hamé et Ekoué étaient invités. On les a vus, j’ai demandé l’autorisation à Hamé et il m’a dit : « Mais bien sûr, pas de soucis, je te fais même un papier si tu veux ». Il y avait cette idée de décliner des gros articles majeurs, soit en petits hors-séries ou bien en un bouquin de compilation d’interviews.

Par la suite, la maison d’édition nous a donné carte blanche. Sauf pour un détail qu’elle a tenu à imposer, et dont nous étions très contents. Il fallait que ce soit un format beau livre, avec donc des illustrations, de l’aération, des belles photos, etc. On a été obligés de sortir du confort du web où tu mets des photos très simplement et autant de texte que tu veux. On s’est demandé : « Qu’est-ce qu’on fait ? ». On a repensé aux 20 ans et on s’est dit que faire une compilation d’interviews, ce n’était pas pleinement représentatif de ce qu’est l’Abcdr. Il y a des artistes qu’on adore mais qu’on a jamais interviewés. Soit parce qu’ils ont arrêté le rap, soit parce que ça n’a pas pu se faire. On s’est dit qu’on allait tourner autour de l’idée de moments, des moments dans le rap. L’Abcdr a toujours essayé de raconter des petites et grandes histoires, en les traitant sur un pied d’égalité. Les mettre en intégralité n’était clairement pas envisageable à cause des 256 pages imposées par l’éditeur, à moins de réduire 100 entretiens majeurs à peau de chagrin, ce qui aurait été super déceptif pour le lecteur et pas très ludique. Mais dans toutes ces interviews, il y a toujours un moment de carrière, un moment de vie personnelle ou un moment de partage avec le public. En recroisant les personnalités qu’on avait interviewé, les sujets qu’on a traité depuis vingt ans, on s’est rendu compte qu’à travers ses rédacteurs, L’Abcdr avait des obsessions thématiques qui revenaient régulièrement. C’est comme ça qu’est né le chapitrage du livre.

Quand le projet s’est confirmé, j’ai fait venir JB, un rédacteur de L’Abcdr première école. JB a toujours eu une vision du site hyper pro. Mais il a en plus quelque chose que je n’ai pas : une vraie conscience de l’esthétisme et de l’image. Même si j’ai une conscience de la photo et de la vidéo, visualiser un produit fini dans le détail, c’est moins ma came. Et pour autant JB n’est pas un marketeux, c’est juste un esthète. Il a en plus lui aussi une connaissance de l’Abcdr encyclopédique parce que, même s’il est un peu parti aujourd’hui tout en restant très proche de la famille Abcdr, il faisait partie de l’équipe depuis 2001.

De l’autre côté, il y avait évidemment notre graphiste, Jérémy. C’est l’une des choses dont je parlais quand j’ai dit que l’éditeur nous avait laissé carte blanche : ne pas composer avec l’un de leur graphiste. Jérémy me connaît bien, il connaît aussi très bien JB puisque c’est ce dernier qui l’a fait rentrer à L’Abcdr. Avec JB, nous avons élaboré un chemin de fer (ndlr : la représentation d’un ouvrage, page par page et dans sa totalité) et des principes graphiques et ludiques. Il restait à les faire décliner par Jérémy et la rédaction. Pour chaque chapitre, on a choisi un rédacteur pour le diriger, avec un droit de regard mutuel sur le chemin de fer. C’était aussi une manière de mettre en avant les différentes personnalités du site. Tu as des gens qui suivent l’Abcdr parce qu’ils aiment Manue Kharinos, parce qu’ils aiment Raphaël Da Cruz ou parce qu’ils aiment cette tête de con de Zo Point. Chacun ayant son expertise, il fallait la rendre visible au lecteur.

Le site s’intéresse depuis longtemps au rap américain, pourquoi ne pas l’avoir du tout abordé dans le livre ?

C’était trop compliqué. 256 pages, ce n’était déjà pas assez pour le rap français. On en a chié pour les faire, mais en vérité, on aurait bien aimé en faire 150 de plus. Et puis, ça aurait été super bizarre de mélanger rap français et rap américain. Et puis, il ne faut pas se cacher, il y a aussi une dimension commerciale, qui est aussi philosophique quelque part : le but, c’est de donner aux gens une vision du rap français à travers le regard de L’Abcdr, pas de faire un bouquin auto-centré sur L’Abcdr. Non pas qu’un bouquin sur le rap cainri n’aurait pas d’intérêt, mais sur 256 pages, si tu commences à mélanger, ça devient illisible. Mais il y a dans la rédaction autant de gens capables de produire un super bouquin sur le rap américain. Pap’s, Léon, ShawnPucc, les deux David et j’en passe. Qui sait, un jour, peut-être aura t’on l’occasion de le faire.

Au début du livre, il y a un édito de Nico Blatzer, l’un des fondateurs de l’Abcdr. Il raconte que ce site, c’est avant tout une histoire de bande de potes. Est-ce que l’on peut revenir un peu sur les débuts ?

C’était normal que Nico rédige une préface, c’est tout de même le père fondateur. Pour ce livre, plusieurs  anciens du site ont apporté leur pierre à l’édifice. Ça s’est fait directement ou indirectement. Directement en les sollicitant pour certains papiers, indirectement en utilisant les archives qu’ils ont produites. Te parler de la création, je vais avoir du mal parce que je n’y étais pas. Je peux te parler des mythes qui se transmettent des uns aux autres. Pour te résumer brièvement, c’est trois gars dans le fin fond des Yvelines qui sont passionnés de rap, qui s’emmerdent un peu et qui font partie de cette classe moyenne blanche qui a la chance d’avoir internet un peu plus tôt que le reste de la population. Donc ils s’y intéressent, ils bidouillent un peu par capital culturel, par tout ce qu’on veut et je m’inclus là-dedans parce que j’étais dans le même cas – à la différence que je ne faisais pas de webzine à l’époque. Et un jour, parce qu’ils s’ennuient un peu, parce qu’ils ont envie de faire un truc, parce qu’ils sont butés au rap, ben… ils le font quoi, ils se lancent tête baissée, sans rien savoir en fait, ils apprennent tout sur le tas. Ces trois mecs c’est Nico, Arnaud Cassagne, très vite rejoints par Elias aka Chat Fantôme. C’est un peu les trois fondateurs. Ils commencent leur truc comme des ayatollahs en fait, comme un fanzine. C’est le début des années 2000, où le rap mute une nouvelle fois, où il y a une bascule notamment avec l’industrie du disque, les formats, les profils des artistes. Nico et la première équipe se sont placés comme un média offensif. Pas forcément comme des gardiens du temple non plus, mais ils font des choix forts. Puis, rapidement, ils apprennent.

L’Abcdr du Son en 2001

Comment et à quel moment tu intègres l’équipe ?

Beaucoup d’entre nous ont été recrutés sur le forum ou via des blogs ou des sites sur lesquels ils écrivaient. Le forum, c’était obligatoire. Tous les sites en avaient un, ça a participé au rap français d’une manière incroyable. Le forum de 90BPM a participé à la scène dite alternative, le forum de DJ Need a participé à la scène scratch mais de façon incroyable, celui 187 prod pour le g-funk français. Le nôtre sur d’autres thèmes encore, où t’avais pas mal d’acteurs importants du rap en sous marin. Vers 2004, j’étais sur ce forum, mais je ne postais pas. Seulement 3 ou 4 messages par an, et encore. Quand je voyais les échanges, je me sentais minable, je me disais que si j’ouvrais ma gueule, j’allais me faire ramasser en deux secondes. Au bout d’un moment tu te dis : « Mais attends je suis un grand garçon, j’écris déjà des chroniques sur un autre webzine, j’ai qu’à continuer à me documenter au lieu d’être impressionné ».  J’écrivais à cette époque pour un autre webzine, TheFrenchTouch.org, un site qui parlait uniquement de musiques francophones. Je parlais beaucoup de rap dessus, avec pas mal de maladresses. De toute façon, tous les gens qui ont rejoint l’Abcdr te diront qu’ils ont évolué avec le temps. En bien, tous sans exception. Pour The French Touch, j’avais écrit une chronique sur Abd Al Malik, l’album “Gibraltar”. Ça causait de l’album sur le forum de l’Abcdr, Nico faisait partie des intervenants et là je me dis : « Ma chronique est quand même pas mal, allez je vais la poster pour voir ce qu’ils en pensent ». Nico accroche et il m’envoie un message privé. Finalement, je suis rentré à la limite près car au niveau des votes, certains rédacteurs n’étaient pas chauds. J’adore raconter cette histoire car c’est surréaliste pour les gens qui s’intéressent un peu à ce que je fais : j’ai été repéré, moi, sur une chronique d’Abd Al Malik.

L’article sur votre site qui présente le livre, revient sur votre côté gardien du temple, très présent au début. Tout s’est ensuite vachement ouvert.

Ça s’est ouvert mais ça a mis le temps, ça ne s’est pas fait en 6 mois. Même au moment de l’arrivée de Mehdi, au début ça a été difficile pour lui, il voulait parler de trucs et certains membres de la rédac – dont moi – n’étaient pas vraiment sûrs. En fait, c’est lui qui avait raison, l’histoire l’a prouvé. Mehdi est arrivé en 2008 donc avec 11 ans de recul, je dois le dire, il avait raison. Ne croyez pas que nous sommes en mauvais termes, c’est juste que là j’ai l’occasion de le dire publiquement donc je le dis.

Dans les épopées collectives, il y a une partie sur La Rumeur. On peut les comparer avec vous dans la démarche, la liberté de parole, la manière de se développer, la mentalité gardien du temple qui passe avec le temps. C’est aussi l’un des premiers groupes de rap à avoir lancé son fanzine.

Avant eux, il y avait eu NTM et Sear avec Authentik, je crois. Et je pense qu’il y a eu des tentatives en province. Mais en tout cas la comparaison est flatteuse, c’est hyper cool. Il y a sûrement moyen de faire des métaphores entre le parcours de La Rumeur et le nôtre, je pense que tout le monde sera d’accord dans la rédac pour dire qu’on préfère être comparés à eux qu’à d’autres.

Dans ce même chapitre, il y aussi une partie sur Alliance Ethnik. Est-ce qu’un groupe comme ça aurait eu sa place sur l’Abcdr au début des années 2000 ? 

Je ne pense pas. Quoi que… Alliance Ethnik aurait peut-être été un cas spécial, même si encore une fois, je ne peux pas parler pour la rédaction à une époque où je n’en faisais pas partie. On est de la même génération, je suis de 81 et Nico de 78 ou 77, je ne sais plus. Donc Simple & Funky, on avait tous environ entre 10 et 15 ans, pareil pour Respect. On n’avait pas internet, on s’informait comme on pouvait sur les trucs qui venaient, c’est l’époque où y avait Seconde B à la télé et cette série m’a toujours fait penser à Alliance Ethnik. Bref, c’est l’âge où qui qu’on était, on restait des gamins ou des ados, donc pas vraiment des connaisseurs. Pour ma part, j’ai toujours eu de la tendresse pour Alliance Ethnik, Ça n’aurait peut être pas été un groupe dont ils auraient parlé, mais je crois qu’ils n’auraient pas cherché à les bâcher non plus. Et surtout, Nico savait très bien que chez Alliance Ethnik, il y avait un mec comme Crazy B. Même si t’es pas super bien informé, en 2000, tu sais tout de même que Crazy B c’est pas le guignol du coin. Je pense par exemple qu’il y avait plus de colère dans cette période contre des gens ultra médiatisés via Skyrock, et encore, c’est une supposition.

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Le trio magique

Ça peut faire penser au cas de Bigflo & Oli, sans doute les rappeurs les plus détestés par les médias rap. Ils ne sont pas très présents sur l’Abcdr. Pourtant toi, tu as tendance à prendre leur défense.

À l’exception d’un court papier que j’avais écrit sur eux dans un bilan de fin d’année, ils sont effectivement inexistants sur L’Abcdr. Prenons les choses dans l’ordre. D’abord, il y a de nombreux artistes qui ne figurent pas sur L’Abcdr. Ce n’est pas une sanction, ce n’est pas un signe de détestation ou je ne sais quoi, c’est juste que personne n’a jamais pris le temps ou ressenti le besoin de leur consacrer du temps. L’Animalerie par exemple, est un groupe que L’Abcdr a très peu couvert. Ça ne veut pourtant pas dire qu’on les déteste. Concernant Bigflo et Oli, je pense que la rédaction n’est tout simplement pas passionnée par leur musique. Ils ont un côté moralisateur et en opposition qui agacent certains d’entre nous. D’autres rédacteurs s’en fichent, mais en tous cas, aucun d’entre nous n’ira dire qu’ils n’existent pas, encore moins crier sur tous les toits que ce serait nul, car c’est bien plus complexe que ça. À titre personnel, avec Brice, j’avais manifesté une volonté de faire un vrai entretien avec eux. Ça ne s’est pas concrétisé. On n’a pas relancé non plus dix fois, donc bon. C’est sûr qu’il y a d’autres trucs dont on est plus pressés de parler. Mais je ne pense pas que L’Abcdr ait envie de participer au bashing dont Bigflo et Oli sont parfois la cible. C’est un duo avec ses forces, avec ses faiblesses aussi, qui s’est beaucoup positionné en opposition, souvent de façon irritante et maladroite. Mais honnêtement, c’est une cible facile et en faire un running-gag ça va deux minutes. Qu’ils soient de temps en temps agaçants, je peux l’entendre et parfois même le penser. Mais qu’on les fasse passer pour des imposteurs ou des petits nazes, j’ai un peu du mal à le concevoir. D’ailleurs, on a rapidement débattu de leur éventuelle présence dans le livre durant l’élaboration de l’ouvrage. Finalement, ils n’y sont pas, mais on aurait eu deux pages de plus par chapitre, ils auraient sûrement figuré sur une page. En tous cas, au sein de la rédaction, même ceux qui n’apprécient pas leur musique ou leur démarche étaient unanimes : le rap des années 2010 en France, il y aura Bigflo et Oli sur la photo à la fin, quoi qu’on en pense.

Down With This avait fait une excellente interview de Benny B. On a l’impression que vous, vous avez toujours refusé d’aller ce côté là.

On tout de même fait un papier sur Fatal Bazooka. Mais en vrai, Fatal Bazooka, ça montrait quelque chose à l’époque. On a mis Manau dans le dossier 1998. Quand tu écoutes Martial Tricoche dans une émission RTL qui explique comment il en est arrivé là, c’est l’histoire de plein de rappeurs dans les banlieues. Il avait un pote qui avait récupéré une platine, avec les gars de sa cité, il allait poser. Lui, c’était un gamin qui au lieu de kiffer le foot, kiffait les histoires de druides, les romans celtiques. Et un jour, il s’est mis à poser des phases inspirées de tout ça. Son DJ a récupéré un disque de cornemuse et l’a fait rapper dessus. Et là c’était parti. Après ça a été monté par une maison de disque et c’est devenu tout un truc. Mais le cheminement, le gars dans sa chambre de banlieue avec un DJ, c’est sur le papier la même histoire que plein de moments hip-hop du milieu des années 90.  Ça, c’est important de le démystifier. En vrai, ça aurait pu être un moment du bouquin, de l’histoire du rap. Comment Manau est devenu un groupe celtique ?

Dans votre rédaction, comment ça se passe lorsque quelqu’un propose une interview ou un sujet à traiter ?

Je vais te raconter une anecdote toute fraîche. On a enregistré notre podcast mercredi dernier (propos recueillis le 11 octobre 2019, ndlr). L’un de nous a voulu qu’on fasse 20 minutes sur Gambi, il s’est pris un râteau. Évidemment ça faisait pas rêver grand monde de la rédaction de parler de Gambi, mais après tout pourquoi pas ? Mais non, là, c’est trop frais, on est encore dans le phénomène. On est dans l’internet du flux où tout mousse très vite et où la mousse peut retomber super vite. Du coup le danger, c’est de vite dériver de la musique au débat sur le phénomène et les tendances, aux suppositions sur ce que consomment les minots dans les cours des collèges, et ça, c’est exactement ce dans quoi on ne veut pas tomber. Peut-être que dans 6 mois ou deux ans il y aura des choses intéressantes à dire sur Gambi. Mais aujourd’hui, ça ne sert à rien de rajouter du bruit  médiatique sur un truc qui fait déjà vachement de bruit. Mais sinon, chacun ramène ses sujets en les annonçant à l’avance. C’est exceptionnel qu’on refuse un sujet de quelqu’un qui fait partie de la rédaction. Les seuls trucs qui pourraient être recalés, c’est quand un mec tient des propos  qui méprisent d’autres catégories de la population, des propos discriminants en gros.  Par exemple, on avait abordé ce sujet dans la rédaction au moment de l’émission avec Alkpote. Moi, j’adorerais faire Mysa mais aujourd’hui je ne pourrais pas le faire. Parce que tu vas tomber sur des propos complotistes. Pourtant le dernier morceau qu’il a sorti – Piqûre de rap –  ça défonce. Évidemment, tu as la phrase de trop sur les homosexuels, comme d’habitude… Et alors que je suis persuadé que c’est un mec hyper cultivé, je n’irai pas le voir parce que finalement, ça va se terminer sur une joute verbale de mecs qui ne sont pas d’accord. Et même si je joue mon rôle de contradicteur, je vais donner de la matière pour toute cette nébuleuse du complot, où tu ne sais même plus qui est qui là-dedans…

 


« On fait des interviews musique, pas du scoop de politique intérieure, y a un moment faut relativiser. »


 

Pour en revenir à l’émission avec Alkpote, tu l’aurais censurée toi ?

En vérité, au sein de la rédaction, on s’est un peu promis de ne plus parler de cette interview à l’extérieur tant c’est le truc le plus cité de L’Abcdr, et uniquement pour un passage de quelques secondes pas glorieux. Mais je vais faire une exception ici. La censurer ? A posteriori non. Durant l’émission ? C’est impossible à dire, c’est enregistré dans les conditions du direct, c’est dur de savoir comment chacun aurait réagi, Mehdi et les autres n’étaient pas au niveau d’expérience qu’ils ont atteint aujourd’hui. Et puis Alkpote était un de leurs artiste favori. Ils connaissent très bien le personnage et savent donc qu’il y a des choses qu’il dit pour déconner, mais malgré tout, Alkpote instaure des vrais moments de flottement dans cette émission. Je pense qu’ils ont été dépassés par le truc qu’ils avaient en face d’eux. Faudrait en parler avec Mehdi, moi je te donne mon regard de l’extérieur.  Par contre, c’est le truc de l’Abcdr encore le plus mentionné aujourd’hui sur Twitter pour un passage de quelques secondes, et ça nous saoule. Vraiment. Pour nous, cette émission est un espèce du sparadrap du capitaine Haddock.  Ce que je ne comprendrai jamais, c’est qu’aujourd’hui encore, des gens peuvent trouver drôle un mec quand il s’affirme homophobe, et passe son temps à mettre les juifs au centre de l’univers. C’est plus que gênant, c’est lamentable, d’autant plus qu’il y a des vrais passages dans cette émission où Alkpote ne vrille pas et qui te permettent de mieux comprendre le type entre les lignes. Après, censurer ça a posteriori, c’est ridicule. Il l’a dit, on l’a diffusé, si on fait supprimer cette vidéo, elle sera toujours remise en ligne. Ce serait créer un effet Streisand. En tous cas, pour répondre à ta question, je ne suis pas sûr qu’un journaliste rap qui découvre l’exercice d’interview plateau depuis seulement un an aurait fait mieux que Mehdi. Dire ce qu’il aurait fallu faire alors que tu n’es pas en plateau avec quatre caméras braqués sur toi et un public derrière, c’est trop facile.

À côté de la censure, il y aussi toutes les interviews que vous n’avez jamais publiées comme celles de Metek ou Grems.

Ce sont des artistes qui ont refusé le format, voir l’interview une fois retranscrite. Grems a changé dans son rapport à L’Abcdr depuis, et c’est super cool car c’est quelqu’un qui a toujours fasciné une partie de la rédaction. J’ai beaucoup apprécié le Grems que j’ai redécouvert dans l’entretien qu’a fait Brice. Il y a eu une interview non diffusée de Sofiane aussi, elle était super d’ailleurs, et je pense qu’aujourd’hui encore elle éclairerait le personnage et son évolution post “Blacklist”. Mais on fait des interviews musique, pas du scoop de politique intérieure, y a un moment faut relativiser. C’est d’ailleurs pour ça que le terme journaliste associé au rap, je le trouve galvaudé pour 90 % d’entre nous, moi inclus.


« On se disait : “Ok, donc l’Abcdr c’est fini quoi”. »


A propos des émissions, pourquoi cela a été si dur l’arrêt de ce format ?

Parce que ça a été la conjonction de plein de choses et que c’était devenu LA vitrine de l’Abcdr. Dailymotion a eu des dégâts dans son studio à cause de l’immeuble d’à côté qui a explosé. En plus, au même moment ils étaient en train d’être rachetés, les nouveaux actionnaires étaient beaucoup moins intéressés par le programme Abcdr. Alors le couperet a fini par tomber. Ça commençait à décoller pour Mehdi qui avait d’autres opportunités. Imagine, tu n’as plus de diffuseur, plus de présentateur. Quand tu as atteint le niveau que ces émissions avaient atteint, tu ne continues pas si c’est pour faire moins bien. Et pour tout le site c’est dur à ce moment-là, pas seulement pour les vidéos. À un moment, tu vois Mehdi qui s’en va. Concernant les autres qui avaient pris l’habitude de participer aux émissions, on ne sait pas à ce moment-là qui va être intéressé de nouveau pour continuer à faire de l’écrit. Et puis, plus globalement, il y avait une baisse d’activité. Au final, on s’est retrouvé à une petite dizaine autour d’une table, et tout le monde était soit en bad, soit résigné. On se disait : « Ok, donc l’Abcdr c’est fini quoi » Finalement, on n’a pas toléré cette idée. On s’est dit qu’on allait lancer de nouveaux formats, relancer des dossiers, plus miser sur le graphisme – merci encore à  Jérémy pour ça d’ailleurs –  tenter de relancer l’écrit. Ça va être dur parce qu’il n’y a plus l’incarnation de Mehdi ni la vitrine des émissions, qui a permis au site de franchir un nouveau palier en termes de nombre de lecteurs. Le problème de ces émissions en fait, ce n’était pas les émissions, mais que toute une partie du public a découvert L’Abcdr via ces émissions. Dans la tête de pas mal de personnes, L’Abcdr a été résumé à Mehdi. Il y a même des gens qui pensaient que Yerim – que j’apprécie beaucoup – était de l’Abcdr. Il a été de facto de l’aventure Abcdr en participant aux émissions, mais il n’a jamais eu son mot à dire sur les choix éditoriaux du site. Bref, à l’issue de cette réunion, c’est vers moi qu’on s’est tourné. Peut-être parce qu’à ce moment-là, j’étais chaud sur l’écrit, j’avais aussi un peu l’ancienneté pour moi, et enfin je n’avais pas grand-chose à perdre, puisque j’ai toujours dit que je limiterai mon implication à un seul média : L’Abcdr.

Justement, en quoi consiste le rôle de coordinateur ? Pourquoi refouler l’étiquette de rédacteur en chef ?

Un rédacteur en chef fixe une ligne éditoriale, désigne des sujets et y associe des journalistes, hiérarchise les sujets, les édite parfois. Or à l’Abcdr, l’équipe n’a pas besoin d’être pilotée ni d’être guidée vers des sujets. Les rédacteurs sont parfaitement autonomes, leurs choix sont les leurs, et quand nous intégrons quelqu’un à l’équipe, c’est justement pour cette capacité à faire des choix clairs, qui lui ressemblent et à les traiter avec le ton que nous jugeons juste. Chacun est le rédacteur en chef de son propre article, ou du sujet collectif tels les dossiers, qu’il décide de lancer. En terme éditorial, mon rôle se borne tout au plus à rappeler les fondamentaux qui font « la marque » Abcdr si besoin, et de tenir un peu à jour les planifications et mises en ligne, la cohérence du tout. Tout le monde a très bien intégré ces fondamentaux, tout le monde au sein de l’équipe y est même très attaché. D’ailleurs personne ne se prive jamais de donner son avis ni de dire ce qu’il pense lorsqu’une fausse bonne idée émerge ou quand l’un de nous s’apprête à faire une connerie. Je n’ai pas refoulé le terme de rédacteur en chef, il est simplement inapproprié au regard de la façon dont L’Abcdr fonctionne. Je préfère le terme coordinateur pour les raisons que je viens de citer, et que dans toute aventure collective, il faut à un moment quelqu’un qui tranche sur certains sujets et qui impulse certaines choses. Cette personne-là doit avoir une vision à 360° de ce qu’est L’Abcdr, de ce que fait chaque rédacteur. C’est à moi qu’est revenu ce boulot de connaître un peu tout le monde, d’être un peu le pivot, même si j’ai un peu perdu de vue ce rôle durant l’élaboration du livre, puisqu’une partie de mon énergie s’est transférée sur la conduite de ce projet. Mais le mot coordinateur, il veut juste dire cela : il faut quelqu’un qui ait une vraie vue d’ensemble et qui puisse intervenir légitimement lorsque cette vue d’ensemble lui fait se dire : « Oh, là les copains, y a un truc à faire, » ou « là, il faut commencer à réfléchir à la suite. »  Aujourd’hui c’est moi, demain ce sera naturellement quelqu’un d’autre qui s’imposera dans ce rôle.

On a l’impression que tout le monde doit passer en interview chez l’Abcdr. Vous arrivez souvent à dégoter un joli nombre de témoignages exclusifs, voire même des archives rares. Est-ce que vous avez la sensation d’être devenu un acteur clé du rap en France ?

Je ne pense pas qu’aujourd’hui nous soyons un acteur clé. Le livre peut donner cette impression car les gens voient le chemin parcouru, le nombre d’infos engendrées, d’entretiens réalisés. Mais aujourd’hui, il y a tellement de gens qui parlent de rap, ça part tellement dans tous les sens et le journalisme est tellement incarné, chose que L’Abcdr évite de faire. Je pense qu’avec la fin des émissions, on a été de nouveau perçus comme un média ultra-spé, pour les acharnés de rap ou les gens du milieu. Les rappeurs sont nos premiers lecteurs même si aujourd’hui, une partie de la jeune génération nous refuse des interviews ou ne voit pas trop l’intérêt du format écrit.

Booba, par exemple, vous accordait des interviews avant les émissions, c’est bien qu’il y trouve un intérêt.

La première était une opportunité à la suite du top 100 classiques rap français” dans lequel il était très représenté. On l’a appelé, les auteurs de l’article ont été transparent sur ce qu’ils ont ressenti en appelant Booba (sourire). Tu sais, les têtes d’affiches ne sont pas toujours les plus difficiles à joindre. Aujourd’hui, c’est plus facile d’avoir une interview avec Soprano qu’avec certains artistes moyennement connus (on confirme ! ndlr). Au moment des émissions, ils nous ont plus dits oui parce que c’était un média en pleine expansion, c’était de la vidéo, c’était bien fait avec un plateau. Les maisons de disques, les gens qui gravitent autour des artistes, se sont aussi intéressées à ce format là. Ça a aussi eu lieu au moment où le rap a ré-explosé, où il y avait une vraie émulation rap. Les émissions se sont nourries de ça, et probablement que les émissions ont contribué un peu à cette dynamique rap. Et puis il y a une vraie appétence du public pour le format vidéo, moins pour le format écrit, quoi que là ça revient un peu. Mais en riant, plusieurs fois des gens nous ont dit : « Les longues interviews c’est bien mais je ne peux pas poser des RTT pour vous lire ». On s’en fout, on continue à faire ce qu’on aime, comme on aime le faire. On préfère que ça soit lu par 3000 personnes mais qui vont le lire à fond et qui pour certaines, vont s’en servir comme source pour aller creuser d’autres sujets ou faire réagir le même artiste sur des propos qu’il a tenu. Je trouve ça beaucoup plus valorisant qu’une tornade de tweets balancés par des mecs qui ne savent pas de quoi ils parlent.

Malgré tout ça, vous êtes toujours bénévoles. Dans une interview de Mehdi et toi pour Noise la Ville en 2014, vous disiez réfléchir à rendre le site rentable…

C’est Mehdi qui disait ça, pas moi. Il voyait des choses, notamment avec Dailymotion que je ne voyais pas à l’époque. Dans l’organisation, c’était normal que je ne les voie pas. Il s’est sûrement dit qu’il y avait une ouverture possible et finalement, elle n’a pas eu lieu pour L’Abcdr. Faut pas faire les difficiles, Dailymotion était déjà une opportunité incroyable, comme l’est le livre qu’on sort d’ailleurs. Des gens extérieurs nous ont faits confiance et nous ont laissé faire ce qui nous plaisait. C’est un luxe. Aujourd’hui, vu le nombre de clics, si une régie pub vient nous voir, on ne sera pas en position de force et on s’en bat les couilles, on ne veut pas de pub. On ne veut pas faire de publi-reportage, donc qu’est ce qu’il reste ? L’abonnement ?  C’est suicidaire et même d’un point de vue éthique, demander de la thune pour lire du contenu dématérialisé sur le rap, c’est un peu tordu comme idée.

C’était pas le but mais on parle beaucoup de Mehdi. C’est un peu le mec qui sort de l’Abcdr et qui…

Zo. coupe : a tout pété. C’est incroyable.

Est-ce que c’est une fierté pour l’Abcdr ?

Ah oui, évidemment. Si on parle autant de lui ce soir alors que le sujet c’est L’Abcdr en général, c’est que son impact a été énorme. Ça a été difficile pour lui au début je pense. Pour nous aussi cela dit à certains moments. Quand on a vu que les émissions prenaient le dessus sur l’écrit, ça a été un peu vertigineux. Tu prends un coup de vieux (sourire). Respect de ouf pour son parcours, pour sa connaissance musicale aussi parce que franchement le mec est surhumain et notamment en mémoire, j’ai été souvent bluffé. Mais bien, sûr le mec a fait beaucoup de bien à l’Abcdr. Et il n’a jamais oublié qu’il venait de chez nous. Pour le livre, quand je l’ai informé du projet pour lui proposer d’écrire deux ou trois papiers, il a pris le temps qu’on se voit et qu’on en discute. Je lui ai présenté le projet et il a été hyper franc en disant : « Je vais vous planter en route si j’essaie de le faire, je vais me faire rattraper par d’autres projets ». Mais bien sûr, Mehdi c’est quand même la figure de la partie média du journalisme rap en France aujourd’hui. Qu’il se soit construit à l’Abcdr, c’est beau.

Les émissions Abcdr ont donc pris fin. Vous avez ensuite attendu quelques années (fin 2017) pour lancer les podcasts. Autre média, autre vision peut-être ?

On fait des longs podcasts, les gens ne vont pas toujours jusqu’au bout, c’est toujours le problème de la longueur. Mais les gens qui les écoutent en entier font des super retours à chaque fois. Je pense qu’il y a une liberté de ton qui est cool, on traite l’actualité par trimestre, par choix et aussi un peu pour prendre le contre-pied de la temporalité d’internet aujourd’hui. C’est important d’avoir un espace pour avoir le temps d’analyser les choses. L’espace est tellement saturé que ça ne sert à rien d’en faire plus fréquemment que par trimestre. On a des intervenants qui travaillent sur d’autres médias en plus, déjà bien visibles. Pas d’intérêt donc à faire trop régulier non plus. Je trouve que ces podcasts correspondent très bien à l’Abcdr, ce que ça a été, ce que ça veut être et ce que ça sera. Binge nous héberge gracieusement pour cette émission, ils nous donnent accès à leur studio de podcast. Un grand merci à eux.

Vous avez parfois des avis assez tranchés sur ce podcast. Est-ce que ce n’est pas un peu difficile de faire de la critique sur le rap français, sachant qu’il y a des chances que les artistes en question écoutent ? Et donc la possibilité de se faire refuser plus tard une interview ?

Je te confirme qu’ils écoutent. Et pour les interviews, tant pis s’ils refusent. Nous on a dit ce qu’on pensait, ça ne reste en définitive que de la musique. J’ai eu une fois une parole qui a dépassé ce que je pensais et je m’en suis excusé via notre forum. C’est une discussion de copains donc parfois, tu pars un peu trop loin. Ce n’est pas que tu oublies que le micro est ouvert, mais tu es un peu pris dans le truc. Le rapport à la critique entre journaliste et rappeurs, ça a toujours existé. Même les fanzines d’il y a 25 ans, la majorité des journalistes se faisaient traiter de suce-boules et pourtant les rappeurs faisaient des morceaux pour dire à quel point ils étaient déçus des journalistes ! La première fois que le mec osait dire : « Ah c’est pas terrible », après 5 ans de bonne lèche, le rappeur pétait un câble.

J’ai quelques potes rappeurs… Enfin des potes, c’est exagéré. On ne s’appelle pas pour boire des verres, c’est plutôt des connaissances avec qui il y a de l’estime mutuel et un bon feeling . Ces gens là, je sais que je peux leur dire quand je n’aime pas :  j’ai eu un exemple avec Victor Kouka – anciennement Kalash – qui m’a contacté récemment pour qu’on soit partenaire de la release party son album. Le projet est vachement bien, mais le premier extrait ne m’avait pas plu du tout, chose que j’ai pu lui dire en direct. Et quand j’ai dit du mal sur les œuvres de Sofiane ou Lomepal, c’est qu’en face il y avait des gens qui en disaient aussi beaucoup de bien. On ne va pas créer un podcast pour défoncer un gars, l’intérêt c’est qu’il y ait des avis sincères et tranchés, pas dans le sens de la polémique, mais dans le sens où ça pousse chacun à argumenter, à regarder l’album différemment. Même Oxmo dont on a parlé récemment, si on avait trouvé son album pourri – ce qui n’est pas le cas de la majorité d’entre nous – on aurait jamais défoncé Oxmo gratuitement, on aurait quand même rappelé tout ce qu’il a fait de ouf. Des artistes nous en ont parfois voulu, même longtemps dans le temps. Puis des fois, en fait, ça devient drôle, comme l’a été la pique de Sneazzy. On s’en est amusés, c’est un jeu, ça ne reste que de la musique et qu’est-ce qu’il y a de mieux pour un webzine que de se faire citer dans un titre, même si c’est pour se faire traiter de salope ? (rires)

Vous étiez d’ailleurs bien présent aux débuts de 1995 même s’il y a eu par la suite une chronique un peu négative de « Paris Sud Minute »… 

Attends, Mehdi a été le principal journaliste rap en France à les pousser à ce point au début. 1995, il ne faut pas qu’ils oublient non plus. D’ailleurs, Nekfeu qui n’avait pas aimé certaines interventions de Yerim dans l’émission à ce que je sache, ne s’est pas privé deux ans plus tard de balancer un chouette emoji sur la chronique de « Cyborg » par Manue. Ils se sont énervés de façon saine, ils ont dit ce qu’il ne leur plaisait pas, Sneazzy a placé sa phase dans son morceau, on en a même fait le générique de nos podcasts, c’est pour te dire…  Mais finalement, même si ça reste une insulte, répondre dans un morceau c’est sain. S’ils sont honnêtes, ils se rappellent tous que quand ils ont découvert le rap, ils ont bouffé de l’Abcdr, ils étaient contents de se faire interviewer par l’Abcdr et l’Abcdr était content de les interviewer. C’est pas grave, c’est la vie.

À l’époque où personne ne connaissait PNL, le groupe a été vachement mis en avant par les médias rap, l’Abcdr qui en avait fait une émission, Genono et Captcha Mag, etc… Contrairement à un mec comme Jul, qui a d’abord connu un succès populaire avant que les médias rap ne le rattrapent. Finalement, penses-tu que les médias rap ont eu un rôle dans l’émergence de PNL ?

Ils auraient eu du succès dans tous les cas. Ça a sûrement accéléré un peu les choses et ça a permis pour des gens – qui n’auraient peut-être pas trop été réceptifs – de comprendre correctement les fondamentaux de PNL. Cette émission, c’est un des moments où j’ai envie de parler de travail journalistique : il y a eu des choses expliquées dès le départ, des re-croisements faits avec tout leur univers. Après évidemment, PNL ne doit rien à l’Abcdr du tout, on n’a pas fait leur musique ou leur clip à leur place. Mais ça a été une belle vitrine pour eux à ce moment-là, c’est sûr. Peut-être que des gens qui nous prennent depuis longtemps au sérieux, dont des médias, ce sont dit que le groupe avait une valeur en voyant cette émission.

Autre groupe en trois lettres, NTM est l’un des grands absents du livre.  

NTM, c’est l’un de mes grands regrets. On a une interview de Kool Shen en vidéo qui est cool, avec des choses intéressantes mais pas des masses non plus. On aurait pu aller faire de l’inédit, ou re-décliner le dossier NTM ou sur des chroniques… Il y avait d’autres choses qu’on voulait mettre avant. À titre personnel, ça me fait mal au cœur mais le fond d’archive n’était pas ouf et énormément de choses ont déjà été dites sur leur musique. Quelle plus-value allait-on apporter ? On n’a pas su répondre à cette question.

Dans le bouquin, il y a beaucoup de passages sur les hommes de l’ombre de cette musique. Il était essentiel pour l’Abcdr de s’y intéresser, chose que vous faites depuis longtemps sur le site internet. C’est une politique éditoriale qui est venue de suite ?

Ça a été impulsé  assez vite dans la première décennie de L’Abcdr, notamment par un mec comme JB qui a toujours eu cette volonté et cette curiosité là. C’est ce qui est écrit dans le texte publié sur le site pour accompagner la sortie. Il y a toujours eu l’idée de dépouiller les crédits des albums, comprendre et retrouver qu’il y a des mecs qui sont cachés derrière les consoles, les personnes qui ont fait les artwork, etc. Aller chercher des gens, leur faire remuer leurs souvenirs des gens et leur donner la parole, c’est ce qu’on aime. Ce sont des gens qui parlent peu en plus et qui ont un regard souvent un peu désintéressé, parce qu’au final ils n’ont rien à vendre. Du coup, il y a un côté humain souvent plus fort chez ces gens en interview, un peu étonnés qu’on s’intéresse à eux.

Il y a notamment le passage avec Dan qui se termine un peu sur un aveu d’échec. Mais heureux de voir que l’Abcdr s’intéresse à son parcours et à son histoire.

Ces gens là ont vécu le mouvement dans le sens propre du terme, et de l’intérieur. Et parfois en y apportant des pierres énormes. Un mec comme DJ Fab qu’on espère bientôt interviewer, fait partie des gens qui ont un avis, un recul et qui ont une expérience incroyable. Quand ils arrivent à 35 – 45 ans et qu’ils ont un peu perdu ou rationalisé toutes leurs illusions : soit ils tombent dans l’aigreur, soit ils sont hyper opés pour parler comme des ouf. La grande majorité est en fait opé, ce sont souvent de très bons clients, doublés de gens passionnants. Ils ont vu tout ça évoluer et peuvent dire des choses que d’autres ne peuvent pas dire. Dan pourrait très bien faire une biographie par exemple. D’ailleurs je sais pas si vous avez vu, il y a Kamal de la famille Haussman (Ghetto Diplomats) qui sort un bouquin sur Time Bomb. Ça témoigne du besoin de raconter une histoire tout de même. Ou encore un mec comme Cyanure. Ce mec est une mémoire vivante, et il collectionne tout ce qui concerne l’histoire d’ATK et de ceux qui en ont fait partie. Il est l’exemple parfait du type adorable, concerné et avec qui tu peux parler des heures.

Pour une interview comme celle de Dan, recoupez-vous avec d’autres sources ? 

Comme tu interviewes beaucoup de gens et que tu connais bien ce milieu et cette musique… quand ça sent vraiment le truc chelou, tu le vois venir.

L’histoire de la chaise avec Ill et Cassidy par exemple, White de White & Spirit me l’avait vraiment dit, mais je trouvais ça dingue. C’est pas que je le croyais pas, mais… C’est Retour aux pyramides quand même ! Quand j’en ai parlé à Cassidy, il a spontanément sorti la même anecdote. Mine de rien quand tu écris ça, ça devient un mythe. J’ai vu Deen Burbigo – ou A2H je ne sais plus – parler du moment de la chaise des X-Men en interview. Et tu te dis que tout ça vient d’une interview que tu as réalisé. C’est drôle, t’écris des micro bouts d’histoires en tendant ton dictaphone. Mais oui, on s’est tous sûrement fait enfumer au moins une fois, chacun sur des interviews différentes, car chaque artiste raconte sa vision de l’histoire. C’est comme ça et c’est assez humain en réalité. À nous de faire attention quand on interviewe et quand on retranscrit.


« On n’est pas des historiens, mais on collecte des bouts d’histoire du rap français. »


Il y a justement pour exemple l’interview de Thibault de Longeville et l’histoire entre X Men et IAM. Vous révélez des pans majeurs de l’histoire d’une musique, remettez en cause des vérités établies. 

Tu n’auras jamais totalement la vérité sur ce genre d’histoire, beaucoup de choses rentrent en compte. Le risque de l’Abcdr – comme il y a une vraie légitimité vu que je crois que nous faisons généralement bien notre travail – c’est que nos lecteurs nous lisent comme ils liraient des historiens. On n’est pas des historiens, mais on collecte des bouts d’histoire du rap français. C’est aussi au lecteur de faire la part des choses et à nous de lui donner les clefs, en introduisant une interview par des éléments factuels qui permettent de mettre le propos en perspective par exemple. Notre meilleur filet de sécurité, ça reste en tous cas le lecteur. Indirectement car c’est hors de question de lui raconter des conneries, mais après, l’erreur est humaine. Et directement, car certains lecteurs sont parfois aussi informés que nous sur certains sujets. Parce qu’ils ont côtoyé telle ou telle personne, ou qu’ils ont grandi à tel endroit. Les autres artistes, qui parfois se manifestent lorsqu’ils lisent un papier. C’est exactement ce qui s’est passé avec Thibaut quand IAM a réagi par communiqué. On n’allait pas faire comme si on avait rien vu, Thibaut non plus. Dans un autre genre, je sais que Madj – lorsqu’il a lu l’interview de DJ Duke – ne l’a pas très bien pris. Mais là, ce sont des blessures de parcours communs qui sont pas forcément refermées, donc c’est aussi particulier. Faut que j’aille le voir un de ces quatre d’ailleurs.

Dans l’interview d’Anthony Cheylan, ce dernier termine sur l’importance de témoigner de son parcours pour susciter des vocations. Et c’est un des leitmotiv de l’Abcdr que d’apporter et de recueillir ce genre de témoignages, avec Chulvanij ou Texaco pour exemple. 

Même avec 10 ans d’interviews et de critique musicale, tu te rends compte que tu n’auras jamais fait le tour. D’où la nécessité d’ouvrir toutes les portes possible. Interviewer la Rumeur, ça ne suffit pas. Faut aller interviewer Kool M – même s’il ne leur fait plus d’instrumentaux depuis des années. Faut voir ce que lui a à raconter là-dessus. Faut aller voir des gens comme des responsables de label, des ingés son, des beatmakers pas connus, des gens qui ont tourné la page. Par contre, je ne crois à cette idée de faire des interviews pour créer des vocations, même si c’est cool quand ça arrive. Il ne faut pas trop idéaliser le rap, et même le milieu de la musique en général. C’est dur, tu manges mal, c’est ingrat, le vent tourne très vite.

Dans le bouquin, il y aussi l’histoire des perdants magnifiques avec notamment le petit passage sur le rappeur Bauza. Ça m’a ému de relire le témoignage d’Oxmo sur ce rappeur. On sent que c’est réellement sincère. Ces profils-là, vous aimez les défendre depuis longtemps.

Je ne pense pas que ce soient des perdants ceux qu’on a mis dans ce chapitre. Bauza, je pense qu’il accepte cette situation, il est lucide et a fait d’autres choses qu’il jugeait qui devaient être faites. Loko n’a pas fait une vraie carrière de rappeur mais au final, il est super épanoui aujourd’hui. Il reçoit , mixe et enregistre plein de rappeurs indé, l’album d’Hugo TSR, le dernier ATK, fait des choses en arrangement pour des majors, a lancé certaines des mixtapes les plus mythiques du rap français de ses petits bras. On ne demande jamais à ces gens si eux-mêmes ont merdé, mais plus pourquoi ça a merdé. Loko, on lui a demandé pourquoi Néochrome s’était cassé la gueule, mais s’il estime avoir foiré, c’est à lui de nous le dire, pas à nous de le supposer. On ne connaît pas vraiment leur vie à ces gens tu sais, c’est eux qui décident de se livrer, parfois. ATK par contre, il y a une vraie blessure, qu’ils ont vaincu aujourd’hui. Tu sens que quand ça a commencé à buzzer autour d’“Heptagone”, ça ne s’est pas bien passé dans le groupe. Et la mort de Freddy est la vraie blessure. Ou Gérard Baste – qui n’est qu’à peine mentionné dans le livre, malheureusement – quand il t’explique la fin des Svinkels… tu sens que ça fait mal. Aujourd’hui ils se remettent ensemble, ils refont des trucs et voilà. Dans ce chapitre des héros très discrets, je ne vois pas de perdants, je récuse ce terme. Grems s’est parfois senti incompris, mais au final ça fait parti des mecs qui ont toujours réussi à retomber sur leurs pattes.

Il y a un passage sur le malentendu alternatif qui est super intéressant. Quel est ton avis sur le fait que cette scène ait été créée de toute pièce ?

Elle n’a pas été créée de toute pièce, moi je l’ai vécu cette scène. J’étais aux concerts de Svinkels à Pontoise quand ils jouaient devant 50 personnes, dans les release party de Qhuit… Tout ça je l’ai vécu, vraiment. Je connaissais des barmans qui croisaient Gérard Baste en teuf, moi je les croisais parfois mais je n’osais pas trop leur parler.

Il y a vraiment eu des liens entre ces artistes. Les compilations “Qhuit” en sont des exemples parfaits, “Un jour peut-être”, “L’armée des 12” ou encore “L’Antre de la folie”, qui sont les 4-5 disques majeurs résumant cette scène.

Après il faut dire que les apparitions géographiques de ces groupes n’ont rien à voir, il n’y a aucun point de convergence au départ. Si ce n’est que c’était des mecs qui aimaient les voix de ouf, les jeux de mots, les multi-syllabiques et qui surtout comprenaient internet, et savaient être visibles dessus. Rapidement, il se crée une bulle et les mecs se mettent à feater ensemble. Tout le monde a cru que ces personnes étaient en train de définir quelque chose mais en réalité, ils venaient uniquement sur les projets des uns des autres, ils ont fait 2-3 trois projets collectifs où chacun est toujours resté fidèle à ce qu’il faisait. Le rejet de tout le monde les a juste réunis.

Au final, quand je ré-écoute “TR-303″, “Bons pour l’asile” et “Batards Sensibles” qui sont tous les trois sortis la même année, il n’y a rien à voir. C’est juste que c’est à contre-courant du rap “racailleux” de l’époque.

On a parfois voulu enfermer ces artistes là dans leur propre caricature. Tu regardes le premier album de Dabaaz après la séparation de Triptik, c’est hyper influencé américain et crunk, personne n’a rien compris. Ce qui est génial, c’est la version de Gérard Baste : “Finalement on s’est pris la tête, on nous colle des étiquettes, pourquoi les rappeurs ne veulent pas qu’on fasse parti du rap alors qu’on est des putains de rappeurs, pourquoi le public ne veut pas de nous dans le rap ?”. Quand il en parle aujourd’hui, tu sens qu’il la kiffe finalement cette étiquette. A l’époque, elle était merdique mais aujourd’hui ça permet de résumer ce qui leur est arrivé et pas ce qu’ils ont été. C’était des rappeurs. Ils sont devenus alternatifs par le regard du public, par des situations contextuelles.

Pour revenir au bouquin, la présence d’Aelpéacha nous a fait plaisir… 

Si on a mis Aelpeacha, c’est qu’il a été un véritable point de convergence, avec tout le travail de l’ombre et tous les gens qu’il a produit. Un véritable petit écosystème économique en a été le résultat. Sa capacité à exporter sa musique aussi, dans des petites proportions mais réelles. C’est quelqu’un qu’on a toujours bien couvert à l’Abcdr parce que beaucoup de rédacteurs apprécient son travail. C’est typique des parcours qu’on aime sur le site et dans le rap français, c’est bien que ça soit connu. Ce mec a su s’influencer des cainri, faire de la g-funk, sans se prendre pour un américain. Le mec a réussi faire de Joinville le Pont un petit bout de son Californien tout en gardant ses délires. C’était bien de le mettre dans le livre pour ça.

On va parler des infographies. Vous avez remis les 100 classiques du rap français, qui est un peu le tube de l’Abcdr.

On les a remis, mais sous forme de liste très peu commentée. Si la liste est évidemment la même, je ne l’assimile pas à la version web, car contrairement à sur notre site, dans le livre, chaque titre n’est pas commenté. Ce classement date de 2009. Il faut toujours avoir cette idée-là en tête quand on le lit. Le lectorat de l’Abcdr n’était pas le même qu’aujourd’hui et le rap était à un moment particulier. Dans ce classement, tu vois qu’il y a très peu de morceaux d’après 2002-2003, une dizaine à tout casser. Il y avait de la précaution, dans un moment de marasme assez général pour le rap français. Car à ce moment là, les années 2006-2009 en rap français, c’est pas très glorieux, même si il y a une effervescence sur des mixtapes et du freestyles radio. Mais c’était soit des artistes hyper clivants, soit des artistes hyper formatés. A part ça, la proposition artistique n’était pas folle, et pourtant, c’était beaucoup de performance en freestyle, dans l’esprit Néochrome, t’avais des vraies équipes temporaires, des vrais cyphers. Le petit millier de votants avait pris des gants de ouf et n’osait pas voter pour des trucs récents. Ils n’avaient pas pris cette responsabilité. Aujourd’hui, si tu refais ce vote, tu vas te retrouver parmi les votants des gens qui ont découvert le rap et qui ont grandi avec Seth Gueko, Alkpote, Despo Rutti et de l’autre côté l’école 1995, encore PNL.

Est-ce qu’il y aura un volume 2 ?

Notre grand projet de 2020 est de refaire voter le public pour un update des 100 classiques du rap français. Le but serait de créer un 200 classiques du rap français. L’idée est de dire aux gens que les 100 premiers classiques ne sont plus éligibles, donc ça serait plutôt un classement des 100 nouveaux morceaux tournés vers la dernière décennie. Malgré ça les gens pourront quand-même voter pour des vieux sons non classés à l’époque, ce qui nous permettra de voir si les sons entre 2002 et 2009 – boycottés à l’époque – ont bien vieilli pour les lecteurs et sont devenus des classiques.

Dans le bouquin il y a deux autres classements, pour le coup inédits : les 50 classiques trop discrets et les classiques en devenir.

La liste des classiques trop discrets, j’ai un peu fait un hold up. (rires) Plus sérieusement, j’ai quand même sollicité des gens pour l’établir – essentiellement Kiko, Ouafa et Baptiste – parce que ce sont les plus branchés sur ce thème avec moi. C’est la liste du blanc mal rasé du livre, il ne faut pas s’en cacher. C’était aussi une manière de rendre justice à des gens absents : des mecs comme Nakk, Arm de Psykick Lyrikah qu’on suit depuis longtemps et qu’on adore, Char du Gouffre, Sept ou encore Hugo TSR qui devait être à la base dans les héros très discrets mais sa page a sauté. Il n’y avait pas assez de place. Çà a été un calvaire ce chapitre. Et je vis encore plein de drames, par exemple ce livre ne contient aucune mention de Mani Deiz !.

Et pour les classiques en devenir, c’est un vote de la rédaction avec pas mal de participation au sein de la rédaction, avec un vrai  système de points et qui a été légèrement éditorialisé à la fin parce qu’il y a quand même des trucs où ça partait “trop Abcdr”. On a aussi essayé de sortir un peu du prisme de la rédaction quand il devenait trop violent. Mais les cinquante classés sont bien les plus cités.

Tu m’as aussi dit que votre carte de France des rappeurs de province était un cauchemar pour toi ?

Ah ouais, c’est un cauchemar, ouais… Il y a des villes qu’on n’a pas mises et qu’on aurait dû mettre. Tu vois vraiment cette illustration de cette idée en géographie de la diagonale du vide, comme si le centre de la France était un trou noir, qu’il ne s’y passait rien. Sur notre carte, tu vois ce travers et en fait, ce n’est pas juste. C’est faux de dire qu’il ne se passe rien dans ces régions. Crois-moi ou pas, mais dans la Creuse, dans le Tarn, tu as des rappeurs et des mecs qui essaient de faire bouger les choses. J’écoutais l’autre jour un groupe qui sort son premier vrai album cet année et qui s’appelle L’Envoutante. Ils viennent du Béarn et sont installés à Bordeaux maintenant. Çà ressemble un peu à du Zone Libre ou du Rage Against The Machine selon comment on le prend. Ils auraient mérité d’être dedans. Blunt Aya, qui est aussi des Pyrénées, de Pau en l’occurrence, aurait mérité d’être dedans aussi. Tu vois, ça fait déjà deux noms sur Pau. Mais je peux te citer plein d’autres villes comme ça. Tu m’as cité toi-même Dijon où on a été avare en mention de groupes, et tu as raison. On aurait pu être un peu plus généreux. Quelque part, quand tu oublies quelqu’un ou une ville sur une carte pareille, tu réduis un peu la réalité de certains territoires.


« J’ai toujours aimé l’hyper réalisme dans le rap. »


C’est quoi les règles du journalisme selon toi ?

C’est préparer ses interviews, sourcer les questions que tu poses, ne pas dire à celui que tu interviewes : « Oui j’ai entendu que, on a entendu que, on a tendance à dire que » si tu n’es pas capable de balancer ta source derrière. Quoi ? Qui dit ça ? Ce sont les 5 W quoi (What, When, Who, Where, What ? ndlr). C’est aussi retranscrire le plus fidèlement possible et le plus honnêtement possible, quand tu fais une chronique, c’est te documenter à mort sur l’artiste et ce qui l’entoure, où il habite, d’où il vient, ce qu’il a connu dans sa vie. Il faut écrire correctement. Et il y a l’enquête, mais là sauf quelques sujets particuliers, on sort du « journalisme » musical.

Un journaliste, c’est David Dufresne ou Didier Roustan même si pour ce second, l’exemple est casse-gueule car c’est vraiment devenu un chroniqueur-éditorialiste avec le temps, qui joue beaucoup sur son personnage à travers son application et ses vidéos. Mais à l’époque de ses débuts, le mec allait sur le terrain. Le journalisme c’est de l’enquête, c’est savoir naviguer honnêtement dans un milieu pour le comprendre et sans se faire baiser par des intérêts, savoir s’immerger dans un milieu. Le journalisme c’est dépeindre la réalité de ce que vivent les gens et informer pour que personne d’autre que les faits n’écrive l’Histoire avec un grand H. Sans tomber dans un copinage idiot et en gardant sa liberté de parole, savoir être engagé tout en restant  dans les faits. C’est surtout œuvrer pour la réalité. Pas la vérité, la réalité. Nous on raconte juste des histoires vécues. Elles ont toutes vraiment eu lieu mais c’est le ressenti d’un artiste ou d’un acteur du rap. On ne fait que donner le micro à des points de vue ou bien nous-mêmes nous donnons notre point de vue. On ne fait que ça. Quand on fait des analyses critiques ou des chroniques, on cherche à se rapprocher de la démarche du journaliste puisque comme je te l’expliquais, on croise les sources, on brasse tout ce qu’on a pu apprendre sur ce milieu-là, sur l’oeuvre, sur le parcours de l’artiste, ce qui me semble être le minimum. Mais ça ne reste que de la musique. Même en termes de musique, de l’info pure et dure, dans le sens du scoop, de la révélation, c’est une toute petite partie de tout ce qu’il y a à lire sur L’Abcdr et dans les médias musicaux en général. Et la plupart du temps, ce sont les artistes interviewés qui nous servent ces infos. Evidemment, on fait en sorte de travailler nos interviews pour que de l’info en sorte, mais ce n’est pas non plus du journalisme d’investigation ou de terrain. Ce n’est pas du tout pour dévaloriser le métier, mais je préfère parler de « critique musicale » ou de « chroniqueur musical » que de « journalisme musical » Parler de musique ou même d’art, c’est important parce que dans deux ans, ce que tu écris sur le rock ou le rap d’aujourd’hui, sera un éclairage sur la société.  Je l’espère. Tu es aussi un passeur de culture, ce qui est beau en soit. Mais pour moi, ce n’est pas du journalisme dans 95 % des cas, rares sont les moments où on peut parler de journalisme dans la musique. Nous on ne fait que parler de quelque chose qui est censé aider les gens à mieux supporter leur quotidien et donner la parole à ceux qui produisent ces œuvres. L’art sert à ça en général : à améliorer ou sublimer ta perception du monde, de la vie. On essaye de le faire en donnant une dose critique ou de la mise en perspective, selon le format et le sujet. Le but, C’est juste de regarder avec honnêteté et bienveillance une musique, en l’occurrence le rap mais ça pourrait être n’importe quelle autre musique. Essayer de décrypter ses codes, ses motivations, avoir des témoignages de parcours, d’où elle vient, montrer que c’est complexe car humain, et que les gens puissent ensuite se faire leurs propres avis. Pour certains disques, c’est parfois nécessaire d’expliquer le contexte politique qui entoure le disque, parce qu’il y a certains disques qui portent ça – dans le sens où le rap n’est plus politisé avec des gros sabots mais le contexte politique pèse encore beaucoup sur la façon dont le rap est fait aujourd’hui. J’ai toujours aimé l’hyper réalisme dans le rap, beaucoup de gens n’aiment plus ça alors que c’était très en vogue à l’époque. Je ne connais pas de musique plus lucide sur la réalité, je crois. Et parfois sans concession sur qui on est. Sur les émotions, ce qui est plus le créneau d’une partie du rap aujourd’hui, c’est un autre débat. Mais sur la réalité, je ne vois pas plus lucide. En ce sens, j’aime beaucoup ce que Mac Tyer et Rémy ont fait ensemble, sans même parler de l’artistique. La démarche, la volonté qui anime l’un et l’autre, la notion de transmission aussi, j’aime beaucoup l’exemple qu’ils représentent.

Développer un artiste finalement?

C’est important de transmettre. Et sans rentrer dans de grandes phrases, il y a de ça aussi chez l’Abcdr, entre rédacteurs. Pour les lecteurs, c’est naturel de leur transmettre, tu fais de la critique musicale, t’interviewe des gens, donc c’est normal, tu transmets de l’info ou des points de vue. Mais quand quelqu’un rentre dans l’équipe, il faut lui transmettre l’Abcdr, l’esprit, la façon de faire, et en général il en est demandeur, voire il l’a même acquis avant d’arriver. Moi aujourd’hui, j’ai une part de Nico ou de JB dans mes réflexions quand je m’occupe de l’Abcdr. Et des rédacteurs pensent à Diamantaire quand ils font des interviews. Çà fait un peu idéaliste et presque secte, mais c’est important que L’Abcdr garde sa personnalité et ses fondamentaux, quelque soit l’époque et les rédacteurs qui passent.

Pour revenir à un autre sujet : as-tu l’impression que nous sommes réellement en train de vivre le fameux nouvel âge d’or du rap dont on nous rabâche les oreilles ? 

Je t’aurai répondu oui il y a encore quelques années. Aujourd’hui je serai catégorique : non. J’ai l’impression de voir une bulle qui va éclater. Au niveau économique, mais aussi au niveau de la création artistique. Il y a pourtant eu une vraie victoire du rap ces dernières années, c’est qu’il est enfin quasiment partout, et dieu sait qu’on a fait des pieds et des mains – de nombreux anciens inclus –  pour que le rap soit reconnu comme une musique et ait sa place dans la société. Même si le rap a bien sûr encore des détracteurs, notamment car il est manipulé par certains pour en faire l’exemple des frustrations et des problèmes que ce pays n’arrive pas à régler (quand il ne se les inventent pas tout seul !), l’avancement générationnel fait qu’enfin on est dans une période où des trentenaires ou des jeunes quadragénaires qui ont grandi avec le rap, en connaissent les codes et ne craignent pas cette musique, sont entrés dans la vie active et font des enfants. En cela, ça y est, la société est enfin prête pour le rap, dans le sens où les générations qui ne l’ont pas considéré comme une musique-bizarre-qui-n’en-est-pas-vraiment-une, peuplent la société aujourd’hui. Les gens qui entrent aujourd’hui dans la vie active, enseignent, travaillent, font des enfants, ont grandi avec les codes du rap et considèrent cette musique comme faisant partie du paysage, légitime à y figurer même quand ils n’en écoutent pas. Mécaniquement, ça fait tomber beaucoup de rejet, de tabou. C’est idiot, mais la démographie a été le premier allié du rap finalement. Il « suffisait » d’attendre que des générations qui ont grandi avec cette musique arrivent un peu dans la vie active et culturelle.

Par contre, je crois qu’aujourd’hui, l’émulation artistique ne tourne plus qu’autour du succès immédiat. Il y a une surenchère au rap efficace et qui entraînera du clic. Énormément de personnages aussi. Attention, le rap a toujours aimé les personnages, mais il fallait qu’il y ait quelque chose de vrai ou d’inventif dedans. Aujourd’hui, ça passe beaucoup par le clip et quelques panoplies interchangeables sur 17 titres destinés à être streamés. Avant, tu faisais disque d’or en six mois, c’était très bien. Aujourd’hui, on dirait qu’il faut à chaque fois péter les scores de la première semaine et que tu as tout juste un mois pour faire disque d’or. Certes, les paliers ont baissé, mais quand même ! Il y a une profusion de production, nous sommes à un moment où chaque titre chasse l’autre et donc sa durée de vie est réduite. Le streaming, ou plutôt le rapport que les rappeurs entretiennent avec le streaming est en train de tout casser, y compris la notion d’album. C’est le retour du triomphe du single, mais au lieu que ces derniers soient diffusés en radio, ils sont bombardés via le streaming et certains albums ressemblent finalement à des playlists.

Le niveau d’exigence a baissé selon toi ?

Ce n’est pas son niveau d’exigence qui a baissé, c’est son niveau d’exigence qui s’est déplacé. Il semble plus vouloir s’amuser et être demandeur de bangers un peu mongol ou de titres à la provocation un peu feinte et souvent malsaine. C’est très bien de s’amuser ou d’aimer ce qui offusque, la musique sert aussi à ça, mais est ce que la survie d’un artiste et sa capacité à rencontrer le succès doit être liée à sa capacité à divertir ou à choquer ? Une partie du rap est un peu devenu une musique d’ambiance j’ai l’impression. Un morceau chasse trop vite l’autre, car s’enjailler c’est marrant deux semaines mais après, on se lasse. Quant à la provocation, il y a toujours quelqu’un pour surenchérir derrière, ce qui entretient ce côté malsain et fait que de plus en plus de rappeurs s’enferment dans des personnages ou passent leur temps à se réinventer un style, une identité. Et du côté des artistes, j’ai l’impression que le niveau d’exigence s’est lui aussi déplacé. C’est tout de même très paradoxal au final tout ça, car le rap s’est professionnalisé, il n’a jamais eu autant de moyens, n’a jamais aussi bien eu conscience du poids de l’image, du marketing, du style, des modèles économiques, s’ouvrent vers d’autres styles.

Les mecs sont mille fois mieux entourés qu’à l’époque, ils vont chercher chacun à leur échelle leur meilleur clipper, leur meilleur beatmaker, leur meilleur conseiller, ont tous compris aux réseaux sociaux. Mais en parallèle, ils manquent énormément d’imagination depuis deux ou trois ans. Le rap se répète dans ses formats, ses recettes, et surtout ses objectifs, et c’est ça le pire ! Le rap prend goût à ce statut qui ferait de lui la nouvelle pop. Le public s’est aussi extrêmement diversifié, ce qui est bien sur le papier, mais il s’est aussi gentrifié et en partie rajeuni. Il y a une vraie rupture générationnelle qui est apparue, et rares sont les groupes à succès qui arrivent aujourd’hui à faire le lien entre le public adulte et les kids. Le peu d’imagination qui reste au rap, elle est utilisée pour faire des coups, des succès éclairs, basés sur l’image, des clips puissants et des concepts basés sur la pop culture et les séries télévisés en vogue.

J’ai l’impression que les rappeurs, les jeunes qui veulent percer comme ceux installés depuis quelques années, sont dans une blietzkrig. Je ne peux pas reprocher à un gamin d’essayer de mettre un peu de talent sur la table en espérant faire des thunes avec, au contraire. Mais en termes de création musicale, avec en plus la terrible caisse de résonance que sont les réseaux sociaux, la dictature du clip et de l’événement qui me semblent encore pires que celle de la première semaine, on se retrouve face à une création qui, par peur de louper son tour dans la machine à succès, applique les recettes des derniers succès. C’est en tous cas mon ressenti. Et le pire dans tout ça, c’est que toute une scène, qui vit en live, se tape à faire des dates, à faire ses heures pour avoir le statut intermittent ou juste quelques cachets, qui parcourt la France même si ce n’est qu’en remplissant des salles de 100 personnes, disparaît au fur et à mesure des radars médias et des réseaux sociaux. L’âge d’or pour moi, ça correspond à la fougue, la recherche d’excellence dans la performance technique et musicale, et à la diversité. Si je devais résumer la notion que je me fais d’age d’or en un mot, c’est l’effervescence.

Aujourd’hui, il y a une effervescence dingue autour du rap, mais le paradoxe, c’est qu’artistiquement je ne vois plus cette effervescence. Je vois plus une simplification des recettes approuvées ou désaprouvées dans  des jugements précipités. C’est terrible tout de même, y compris pour les artistes. Regarde Gradur ou Moha la Squale par exemple. Ils ont tout cassés pendant quelques semaines, via leur musique pour Gradur, via des vidéos pour Moha, mais au final aujourd’hui, qu’est-ce qu’il leur reste en termes de reconnaissance artistique ? Ça doit faire bizarre tout de même, même si Moha est sûrement mieux dans sa vie aujourd’hui qu’il y a cinq ans.

Quel est le rôle des « journalistes » dans tout ça ?

On a une responsabilité là-dedans. Je suis pas très à l’aise de débiter tout ça en réalité, car ça fait vraiment donneur de leçon. Venant de ma part en plus, qui suis quelqu’un de pas du tout médiatisé et qui ne l’ai jamais trop voulu, ça fait un peu le mec à la cave qui vient dire à tout le monde comment il faudrait faire. Mais je le pense donc je vais le dire : il y a un moment, il faut faire attention aux superlatifs, aux décryptages  à chaud en quelques tweets, à l’enthousiasme qu’on partage dans un entre-soi et à ne pas tout relativiser au regard du succès populaire. Mais comme il y a eu une économie qui est née ces dernières années autour du rap, y compris dans les médias, le journalisme musical tourné vers le rap s’est aligné plus que de raison sur le rythme de la proposition artistique. Là on sort limite du sujet artistique, c’est un débat sur l’économie de l’art et des médias qu’il faudrait avoir, sur le principe d’actualité à chaud, le principe de visibilité par l’événement, les mentions, etc., et tout ces sujets, ça ne touche pas que le rap. Mais aujourd’hui, tu peux vivre ou survivre grâce au journalisme ou à l’influence rap, ce qui était impensable il y a moins de dix ans pour plus de cinq personnes en France. Surtout qu’il y a eu un effet d’opportunisme incroyable autour du rap ces dernières années. Aujourd’hui, tout le monde veut en être avant même de savoir en faire ! Que ce soit du rap ou toutes les activités qui l’entourent. Et le rap est tout de même un cas d’école de fastlife en ce moment. Et au même titre qu’un morceau n’a plus le temps de vivre plus de quelques semaines, un journaliste se retrouve vite prisonnier de ce flux. Pourtant, nous les médias rap, il faut qu’à un moment on lâche un peu ce flux terrible, faut le laisser couler et prendre le temps de nommer clairement les choses. Certains de mes confrères le font très bien, certains sont d’ailleurs issus de L’Abcdr, d’autres étonnamment étaient musiciens avant de prendre la plume et sont bien plus perspicaces et tranquilles que beaucoup d’entre-nous. Mais certains médias sont tellement dans le flux qu’ils en arrivent parfois au point de parfois faire du journalisme de phénomène, voire de prophétie, du genre « pourquoi un tel sera le prochain rappeur à tout casser » ou « on vous explique pourquoi tel clip va révolutionner le rap ». Sans parler des articles où tout sujet est surgonflé, surtout dans la titraille, pour en faire un événement. Pourtant, on a ce luxe d’avoir parfois des espaces de liberté où on peut sortir du flux et pouvoir clairement nommer les choses, même si ça fait moins d’audience ou de lecteurs. Et le pire dans tout ça, c’est que les artistes qui ne sont pas dans le flux ont de moins en moins d’interstices pour apparaître dans les médias, la place est occupée par le torrent de sorties du vendredi amplifié par la caisse de résonance des réseaux sociaux. Le principe à la base, c’était juste d’éclairer les œuvres et de mettre des mots sur la musique, de parler de ce qu’elle dit du monde, de ceux qui la font et l’écoute. Cela sans tomber dans la socio de comptoir ni mépriser les gens et leur côté humain, particulièrement l’auditoire plus encore que l’artiste.


« J’ai pu rencontrer très tôt des rappeurs que j’admirais. Tout ça m’a permis de tout démystifier très tôt. »


Quelle est l’interview qu’il manque à l’Abcdr ?

Personne ne te répondra la même chose. Pour moi, il manque plein d’interviews de DJs même si c’est un sujet qu’on a bossé ces dernières années avec Bachir. Un de mes regrets du livre, c’est que nous n’avons pas pu placer un chapitre sur les DJ alors qu’avec notamment Bachir, on a bossé pour qu’il y ait de la ressource sur le site à ce sujet. La place des DJs dans le rap français, ça me fascine, ce sont nos passeurs. Et quand je vois  la place qu’il leur reste dans le rap aujourd’hui, ça m’attriste. Crazy B, DJ Fab, Cutee B, Logilo, voilà des gens qu’il faut qu’on aille absolument voir. Au-delà des DJs, j’ai d’autres idées aussi, notamment des hommes de l’ombre, mais ça je garde les idées pour nous (sourires). Sinon il y a le mythe autour de Fabe, mais je ne crois pas que ça pourrait se faire comme on l’aimerait, et il a su parler lui-même via son blog.

Même s’il pose ses conditions, est-ce que le plaisir de le rencontrer et de parler avec lui pendant 2-3 heures ça ne te donne pas envie de le contacter ?

Non, plus aujourd’hui. Ca fait longtemps que je ne suis plus fan de rien, hormis de Slash, même si ça n’a rien à voir avec le rap. Quand j’étais gamin, j’ai vu deux de mes principales idoles mourir coup sur coup dans le même mois : Ayrton Senna et Kurt Kobain. J’ai compris très tôt que tes héros ne sont pas éternels. J’ai eu l’occasion de rencontrer tôt des musiciens ou artistes que j’apprécie, j’ai eu l’occasion de rapper sur scène aussi – j’étais assez mauvais – mais j’ai quand-même pu voir ce rapport à la scène avec les gens qui viennent te voir, qui te disent des trucs. J’ai pu rencontrer très tôt des rappeurs que j’admirais. Tout ça m’a permis de tout démystifier très tôt en fait. Rencontrer Fabe aujourd’hui, évidemment ça me ferait hyper plaisir, ce n’est pas rien puisque sa musique a occupé une grande place dans ma vie, dans mon développement personnel je dirais même, et en matière de rap, ce serait un coup incroyable. Mais à titre personnel, ça ne serait plus un accomplissement.

Est-ce qu’il y a une interview faite par un autre média que tu aurais aimé voir sur l’Abcdr ? 

Down With This, même si je crois qu’ils ont merdé avec Lionel D, ils ont fait des interviews extraordinaires. Il y en a plusieurs que j’aurais vraiment aimé faire, j’aimais beaucoup leurs longs entretiens. Et même si elles ont eu moins de répercussions médiatiques, chez vous il y en a quelques une aussi que j’aurais aimé faire, notamment celle de Reak que j’ai vraiment adorée.

Quels sont tes pires souvenirs d’interviews ?

Celle qui me vient, c’est Sully Sefil. Je pense qu’on n’a pas su l’emmener là où on voulait l’emmener ; ou alors il n’avait pas envie de parler de ce dont on voulait parler. Une fille gérait ses relations presse, je n’ai jamais su si c’était son assistante, son attachée de presse, son associée, sa compagne ou peut-être un peu tout ça je n’en sais rien. Elle a été control freak. Il nous a reçu dans  dans son bureau Royal Wear. Il était dans son grand fauteuil de président derrière son beau bureau. Nous on était sur nos petites chaises : « Parles-nous de That’s my people stp ». C’était l’une des premières interviews Abcdr où je sortais de ma zone de confort. Ils avaient voulu relire, la meuf avait voulu tout réécrire, c’était un enfer et je savais pas du tout comment réagir. Une fois l’interview finie, tu ne parles plus avec Sully mais tu parles avec son attachée de presse… Je déteste ça. Au final, l’interview est sortie, mais à mon sens, est est vraiment ratée. Et ça me fait chier de le citer lui, car c’est vraiment un artiste qui a été vraiment bâché à tort, que j’aime beaucoup et qui était vraiment une putain de tornade quand il était dans Koalition et quand il kickait avec Busta Flex. Le duo faisait mal !

Il y a aussi ma première interview rap, celle de Tchad Unpoe, qui avait été très bienveillant et je lui fais un big up si jamais il lit. Mais il m’avait semé en parlant de rap américain. J’étais loin, il avait surestimé mon niveau. J’ai pris une belle leçon d’humilité ce jour-là. En 14 ans, je vois aujourd’hui que j’ai bien progressé, même si j’ai encore plein de vide de connaissance sur certaines scène.

Tes meilleurs souvenirs au sein de l’Abcdr ?

Il y a plein de trucs que j’ai adorés, des interviews incroyables : Loko, Cyanure, Olivier Megaton. Guts, adorable en pleine nuit après un concert au Festival En Vie Urbaine à Niort, qui me regarde les yeux écarquillés quand je lui parle de certains trucs de ses débuts dont personne ne lui a jamais parlé. Quand j’ai déambulé avec Shuck2 à la Défense, avec tous les souvenirs de territoire des Black Dragons qui lui revenait. Freko que je fais en pleine nuit, dans la rue, à une température proche de 0° et qui picole des bouteilles qu’il a caché en avance dans la rue… Djel avec qui je rentre sous une averse torentielle après plus de 4h enfermé à discuter dans un studio à Bobigny, réellement à cœur ouvert. Le vrai meilleur truc, c’est quand ton interview est relayé par beaucoup de lecteurs mais avec des vrais commentaires de gens qui te font comprendre qu’ils ont appris des trucs. Ou quand Ekoué qui – quand on a sorti le dossier La Rumeur-  ne savait pas qu’on avait fait témoigner Kool M et tous les autres. Il nous a lâché : « C’est le meilleur article que j’ai vu sur La Rumeur et c’est le truc le plus hip- hop que j’ai lu depuis très longtemps ». Venant d’Ekoué qui n’est pas un tendre, ça m’a vraiment touché.

Comment vois-tu l’Abcdr dans 10 ans ? Quels sont les projets d”évolution ?

Honnêtement, si on m’avait déjà décrit l’Internet de 2019 en 1999, j’aurais fait une drôle de tête, alors celui de 2029, tu imagines ! Idem pour le rap, s’il y a des choses qui pouvaient être anticipées ça se saurait, qui aurait prédit PNL en 2010 ? Je ne sais pas ce que ce sera L’Abcdr dans dix ans. Je peux juste dire que j’espère qu’il sera encore là avec toujours cette idée de prendre le temps d’explorer des sujets. Ne jamais faire du flux, ne jamais sélectionner ses sujets par défaut ou par soucis de faire du click. Bref, que ça reste un espace de liberté, où rédacteur comme lecteur prennent le temps de venir, de lire et écouter, et en ressortent avec l’impression d’avoir mieux compris cette musique et de mieux connaître ceux qui la font. C’est tout ce que je peux souhaiter. Quant aux projets de développement ou d’évolution… Tout est basé sur le bénévolat et le volontariat. Le principal est que l’équipe se renouvelle naturellement, avec le temps tout en gardant l’esprit qui fait L’Abcdr. Tant qu’il y aura des passionnés qui prennent cette musique au sérieux au point de se faire mal à la tête lorsqu’ils écrivent dessus ou préparent une interview, l’Abcdr devrait pouvoir survivre. L’essentiel est là. Pour le reste, ça ne sert à rien d’en parler, il faut juste le faire, un peu comme on a fait ce livre. On bassine tout le monde sur les réseaux sociaux ces trois dernières semaines avec ça, mais pendant un an et demi, on a fait le dos rond, serré les dents, et cravaché pour que ça se fasse, sans rien dire à personne.

Un peu de promo pour terminer ?

« L’obsession rap », en librairie à partir du 23 octobre : les meilleurs moments du rap français de l’Abcdr qui est beau, et qui est approuvé par Sous-Culture, le site qui a dit que « L’Abcdr est le site qui vous a tous vu naître et qui vous verra tous mourir. » C’est la plus belle chose qu’on ait dite de nous ! [Rires]


On profite de cet article qui, potentiellement, sera lu par les membres de l’Abcdr pour leur passer un message : Nous recrutons. On aimerait bien augmenter un peu notre rythme. Chez nous vous serez libres. On ne vous demandera pas de rencontrer Benjamin Chulvanij ou de défoncer votre été à écrire un bouquin juste « pour la culture » et surtout, chez nous, vous pourrez parler de Gambi.

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