LTA : « C’est cohérent que personne ne m’écoute »

Si vous lisez les trois articles qu’on sort chaque année, vous commencez à nous connaître. Et vous savez que nous ce qu’on aime, c’est chercher ceux qui ne nous cherchent pas, aller causer à des artistes en marge sans avoir à faire la queue et subir les bousculades des autres gus des médias rap. Dans cette catégorie, on vous présente LTA (pour Le Téléphone Arabe) qui ne rentrera sans doute jamais dans le top 10 très prisé des rappeurs les plus suivis sur Twitter (109 abonnés et 1 abonnement au moment où nous écrivons ces lignes). Non non, sur son compte Twitter il y a eu 5 tweets en 2018 et sans doute pas beaucoup plus de connexions pour les 5 morceaux qu’il a balancé dans l’année, comme on jetterait un parpaing par la fenêtre en la refermant juste derrière. Au quatrième morceau, nous avons repéré la fenêtre et sommes montés trouver LTA.

Content de nous voir mais pudique, nous avons discuté avec un MC qui – bien que fou de cette musique – a refusé de s’intégrer dans le “mouvement” et pour qui l’inadaptation et la haine sont des moteurs d’une plume qui n’a pas peur des polémiques.

 


Interview et photos : Antoine Fasné


De quelle origine es-tu ?

J’aime pas le dire ça. Je trouve que ça n’a pas d’importance. Je dis que je suis d’Afrique et c’est tout. On fait trop la distinction entre tous les types d’africains en France. Partout où je suis allé dans le monde, j’étais vu comme un africain et pas comme venant de tel pays d’Afrique. En France je suis perçu comme un maghrébin et aux USA, je suis un renoi. À partir du moment où tu dis ton origine, les gens te cataloguent dans une certaine catégorie. Les gens peuvent considérer mon point de vue comme un point de vue plus globale et pas comme un point de vue de tunisien, marocain ou autre.

Pourtant ton pseudo, c’est Le Télephone Arabe.

C’était à l’époque où je n’avais pas affûté cette réflexion mais après, je trouve que ce pseudo claque. C’est Ekoué qui me l’avait trouvé. C’était pour reprendre une expression un peu populaire çé-fran et la retourner à mon avantage, c’était du sarcasme. Il y aussi des morceaux où je dis LTA, Le Téléphone Africain.

T’es né en Afrique ? Quand ?

Oui je suis né en Afrique en 1977 et je suis arrivé à 6 ans, en 1983 à Élancourt.

On avait interrogé Mourad sur son enfance à Élancourt et il nous parlait des espoirs déçus sur les villes nouvelles à l’époque.

C’est vrai qu’au début on pensait que c’étaient des villes propres et stylées mais après quand tu grandis, quand tu voyages, tu te rends compte que ce n’est que des villes ouvrières et tu vois que la thune est ailleurs.

Quel souvenir as-tu de l’école là-bas ?

C’est horrible. Je me suis jamais reconnu dans le système éducatif. Dès que t’as des schémas de pensée un peu différents, t’es chelou, ça colle pas. Il n’y a jamais eu quoi que ce soit qui collait avec moi. Quand t’es à l’école primaire, tu comprends pas trop, tu subis et après plus tu grandis plus tu perçois le décalage. Sans rentrer dans le fond mais même au niveau de la forme. Moi par exemple, je n’écoute pas de média français. J’ai toujours un problème avec la narration française, que ça soit à l’école ou dans les médias. Quand j’allume une émission et qu’un français présente un débat ou un sujet, je trouve que ça tourne beaucoup trop autour du pot, que c’est beaucoup trop abstrait, que ça manque de pragmatisme. On est trop dans la précaution, dans la prudence. J’ai eu beaucoup de problèmes par rapport à tout ça parce que je n’avais pas compris qu’en France, il y avait un certain nombre de codes à respecter quand tu t’exprimes. Tout ça je ne le comprenais pas quand j’étais jeune. Il faut sans cesse museler ton point de vue en France mais les gens ne s’en rendent pas compte.

Pourtant dans ton rap, tu es loin de museler ton point de vue.

Mon rap c’est là que le vrai moi parle mais quand tu veux avancer, prendre tes diplômes, avoir des tafs, t’es obligé de respecter ces codes. Et ça te pèse !

Comment commence ton histoire d’auditeur et de MC ?

Fin des années 80 avec Lionel D et la compile « Rapattitude ». C’est par mes grands frères en fait, j’avais 9 ou 10 piges. Au début je n’écoutais que du rap français et au milieu des années 90, j’ai arrêté le rap français pour le rap cainri. C’est là que j’ai compris que le rap français c’était pété, c’est parti en couille avec Skyrock alors que le rap cainri a continué son chemin. Avant dans les deux pays, si t’étais bon en rap dans la rue, t’étais bon sur scène et tu sortais un disque parce que t’avais des skills. À partir du milieu des années 90, Skyrock est arrivé et ils ont décidé de ne pas forcément diffuser ceux qui avaient le plus de talent mais ceux qui les arrangeaient. Alors qu’aux US, ça continuait en mode “t’as des skills, tu sors un disque”. Donc là bas, le pera est resté de qualité, vraiment, alors que chez nous c’était un rap de compromis, tu commençais à avoir les premiers rappeurs qui faisaient des trucs chelou.

Pour mon parcours de MC, un de mes premiers textes c’est quand j’avais 12-13 ans. Je me souviens, c’était pourri. J’insultais les meufs dedans déjà, c’est marrant ça. C’est ce qui sonnait le plus cool pour moi. C’était un truc que je faisais en accapella comme ça, avec un refrain. Plus tard je me suis mis rapper dans un groupe puis un autre. Dans le deuxième groupe, on était trois. On avait chacun notre nom de scène mais je ne m’en souviens plus. Les autres ont lâché l’affaire après.


« Si tu bédavais pas, tu faisais pas les feats »


À quel moment tu commences à traîner avec les gens de La Rumeur ?

On a toujours été ensemble en fait. Enfin surtout Ekoué, Mourad et Le Bavar parce que c’étaient des mecs de ma ville. Ekoué habitait dans le bâtiment à côté, c’était vraiment celui avec qui j’étais le le plus en lien, c’est comme mon reuf encore aujourd’hui. On passait notre temps à freestyler, à rapper, à écrire ensemble pendant des nuits et des nuits. Il y avait un poste et le beat tournait toute la nuit. On était aussi souvent avec Mourad et Le Bavar.

Pourquoi tu n’as jamais partagé un morceau seul avec Ekoué ?

On a toujours voulu le faire mais ce n’est jamais arrivé. Je pense que c’est parce qu’on est tous les deux perfectionnistes, on vise tellement un truc mortel qu’on l’a jamais fait. Mais je trouve qu’avec La Rumeur, on a trop fait de truc ensemble de manière générale et je voulais un peu me dissocier de ce truc. En plus il a plus trop le temps pour le rap, il est dans son cinéma. Là ils sont dans la production de leur nouveau film, ils vont tourner l’année prochaine.

Il a jamais été question que tu fasses partie du groupe au début ?

En fait je trouvais qu’on avait chacun nos délires. On traînait ensemble, on était d’accord sur pas mal de points mais jamais on aurait pensé à fusionner. Eux ils ont vraiment emmené leur rap à un niveau professionnel, moi j’ai toujours été en mode : “Je rappe dans mon coin”, je viens à la fin d’un concert, je fais un freestyle et je m’en vais. Je n’avais pas pour ambition de faire carrière, moi jamais.

C’étaient des mecs que je respectais grave et que je respecte encore. Au début ils étaient une véritable influence pour moi mais il y a quand même des différences. Chez eux leur rap est basé sur le “nous” et moi je suis basé sur le “je”. Ils sont vraiment dans une démarche de faire avancer les choses, une logique de faire évoluer les mentalités, ça c’est un gros désaccord que j’ai avec eux. Pour moi on a dépassé le point de non retour et on ne peut pas arranger les choses. Mais je respecte leur point de vue, c’est des pros, ils en vivent donc ils ne vont pas avoir la même approche. Leur démarche était politique alors que moi le politique, je m’en battais les couilles en réalité. C’est d’ailleurs ce qui a fait que plein de gens ont été outrés par tout ce que je dis.

Je trouve qu’il y a quand même du politique dans ta démarche, dans ton indépendance, ta marginalité, etc…

Oui mais eux ont une approche beaucoup plus sociétale. Moi je suis dans l’émotion, le pur, le brut. Eux vont faire attention aux répercussions, à ce que leur message ne soit pas trop mal compris alors que moi je ne cherche pas que ça soit bien compris. C’est pas le même rap. En vrai, j’ai toujours trouvé bizarre qu’on fasse cette association entre La Rumeur et moi parce que moi je la vois carrément la différence.

Si on fait cette association, c’est aussi parce que j’ai l’impression que ce sont les seuls que tu côtoies dans le rap.

J’en ai côtoyés d’autres mais après le monde du pera m’a vite fatigué. J’ai essayé de m’y insérer mais j’ai vu que c’était chaud. Déjà pour moi la société française a ses codes beaucoup trop compliqués et pas assez fluides. Et dans le rap tu as les mêmes auxquels tu rajoutes en plus les codes du rap, les codes de la “street”. T’as je ne sais combien de rappeurs en France et pourtant pour faire des feats, c’est un défi pas possible, c’est beaucoup trop compliqué. C’est un milieu de niqués, c’est un panier de crabes, c’est tous des serpents. J’ai pas été déçu parce que tu n’attends pas de l’amour de ces gens là mais dans le rap, tu t’attends à ce que les mecs aient des points de vue un peu différents de ce que t’as dans la population mainstream. Et quand t’arrives, tu vois bien que les mecs regardent tes pompes, c’est les mêmes codes à deux balles, c’est les mêmes êtres humains avec leurs mêmes codes à la con et qui ne comprennent rien. Je vais même te dire un truc, dans les années 90, si tu bédavais pas, t’avais moins de chance de faire connaissance avec les gens. C’est un truc de ouf quand même. Si tu bédavais pas, tu faisais pas les feats. J’ai jamais bédave moi et j’avais moins d’échange avec les autres que ça soit en studio ou sur des scènes.

Pour ce qui est de tes premières apparitions, on peut citer Sang d’encre, Majeurs et vaccinés mais le morceau le plus médiatisé est peut être « À les écouter tous » sur le premier album de La Rumeur.

Le morceau n’a pas vraiment été médiatisé, l’album oui. Je me souviens qu’Ekoué m’avait contacté en me donnant juste la phrase : “À les écouter tous”. Je pense que c’est le morceau qui m’a cramé en fait. Ça n’a pas plu aux gens quand j’ai parlé de l’haleine des français là dedans. Je peux te dire que quand j’ai fait le couplet en studio ça a fait sensation, tout le monde a réagit. Ils ont rigolé, ils ont bien senti que là il y avait un truc un peu plus hardcore. Jusqu’à ce que je fasse ce morceau, il y avait un petit buzz autour de moi sur Paname et dès que j’ai fait ce couplet, c’était mort et ça m’a tourné le dos direct après.

D’ailleurs beaucoup plus tard, sur un autre projet de La Rumeur (“Nord Sur Est Ouest 1”), tu as des phases censurées sur le morceau 78.18.2008.

Le mec qui faisait l’instru (PAT, ndlr) s’est pris pour Dieu et a censuré deux phases. Je me souviens plus de l’une d’entre elle mais l’autre faisait : “Le dernier barbu que j’ai vu avait plus de vice que le dealer de ma rue”. Je l’ai mal pris donc je lui ai demandé la version non censurée et il me l’a donnée. Je crois qu’elle est sur le net.

À propos de cette phase sur les barbus, t’as pas mal de piques sur certains musulmans dans des morceaux.

Quand je parle du vice des barbus, je parle de ceux qui mentent en fait, qui ne sont pas honnêtes sur la religion. Les mecs ont une barbe mais tu vois bien dans leur regard qu’ils ont trop de vice. J’ai pas de problème avec les musulmans mais j’ai un problème avec les imposteurs. Moi je viens d’une époque où quand je mangeais halal on se moquait de moi donc quand je vois tous ces gens qui en font trop, je me dis qu’il faudrait qu’ils redescendent. Ils sont tous là à se cramer le front pour faire croire qu’ils font leur prière cinq fois par jour, ça me pose problème. Quand tu fais ta prière cinq fois par jour tu n’as pas de marque sur le front. Tu peux en avoir une quand t’es vieux à la limite. C’est comme les meufs qui mettent un voile pour jouer mais ce n’est pas un jeu. Il y a différentes raisons à ça. Il y a celles qui font ça pour dissimuler leur vice, celles qui ont un vrai problème d’identité, celles qui font ça pour provoquer mais derrière chaque truc, il y a du mensonge et de la névrose.

A les Ecouter tous t’a mis des bâtons dans les roues mais c’est quand même après ce morceau que tu as sorti ton premier maxi.

Oui, j’avais déjà abandonné l’idée de me faire connaître à ce moment là. À un moment donné j’ai envisagé de vivre de la musique et après j’ai vu que c’était mort. J’ai vu que ça demandait beaucoup d’énergie d’un point de vue mental, beaucoup d’investissement. Je voyais ça comme un loisir, une thérapie, j’avais pas vraiment pour but de me faire connaître.

Sur ce maxi il n’y a pas eu tant d’articles mais le peu de fans a suivi. Je le vendais sur la tournée de La Rumeur, on en a vendu un truc comme 200 exemplaires. Ils le vendaient à la fin des concerts même quand j’étais pas là, moi je débarquais des fois en fin de live.

Ensuite t’as mis 6 ans à sortir un album avant d’enchaîner par une série de projets.

C’est le côté perfectionniste. Je voulais un album carré. Après j’enchaîne parce que ça a débloqué un truc.

Dans une interview pour Conçu pour durer, tu dis que ça sera ton premier et dernier album parce que c’est un format de label. Étant un supporter du format album, je me suis senti un peu bête.

Je parle du point de vue de l’auteur. L’auteur, si il pouvait il ne ferait pas d’album, il ferait des morceaux quand ça lui chante. C’est que je fais aujourd’hui. Je n’attends pas quatre ans pour sortir le truc, pas besoin de tout le processus de production du disque. Mon premier maxi, c’est le seul truc que j’ai sorti en physique et l’album “Renégat” c’était le seul en format long. C’est dur de sortir du physique, faut démarcher une entreprise, etc… C’est de la prise de tête. On ne l’a même pas mis dans les bacs. La musique se consomme vite et sur le net aujourd’hui, tant mieux. Je ne suis pas du tout collectionneur, je n’ai pas de CD ni de vinyle. Après pour ce qui est du format, je comprends que certains auditeurs préfèrent les albums, mais moi même en tant qu’auditeur je n’écoute pas trop les albums entiers, quand j’écoute un morceau je mets du temps à le digérer.

Dans la même interview, tu dis que t’es un des seuls à avoir un flow adapté à la langue française. J’ai pas vraiment capté ce que c’était un flow à la française.

Ce que j’expliquais, c’était que la langue française – comme beaucoup de langues – n’était pas une langue qui se prêtait à être rappée à la base. N’importe quelle phrase en anglais va bien sonner. Le français pour lui donner du relief, pour faire claquer la langue, c’est chaud. Déjà il faut l’assumer, je te parle d’un point de vue buccal… Dans les années 90 les rappeurs français tordaient les mots, ils faisaient un flow chewing-gum. Les mecs faisaient que ça. Et au bout d’un moment ce que t’arrives à comprendre à force de rapper en assumant le français dans ta bouche, mais ça demande des heures et des heures, des milliers d’heures de répétitions. Tu rappes pendant des heures et au bout d’un moment ça va arriver, tu vas sentir que que ta manière de prononcer les mots, ta manière de poser les lettres sur le beat n’est pas comme les autres. En France il manque un truc que les américains pratiquent depuis les débuts du rap, ça doit être encore un truc culturel chelou : il manque le bon ton. Un français croit que pour donner du ton, il faut faire du bruit, crier, donner de la puissance, il croit que c’est comme ça qu’il va donner du style. Il ne comprend pas que le flow et l’allure, ça se travaille. Quand tu entends Method Man qui pose, il se passe un truc sur l’instru. Alors que tu vas entendre n’importe quel blaireau qui gueule en France, c’est parce qu’il ne sait pas rapper. M.O.P. quand il gueule, c’est un style, c’est pas parce qu’il ne sait pas rapper, Busta Rhymes et Guru pareil.

Au milieu des années 90, j’ai eu une conversation avec Rockin’Squat et Ekoué qui m’ont expliqué la technique au niveau des sonorités, c’est à dire que le beat doit être découpé d’une certaine manière et tes sonorités doivent être déposées d’une certaine façon sur le beat pour que ça crée une musicalité. Je parle pas de la rime qui est en fin de mesure, avant tout ça il y a plein de sonorités cachées qui créent une musicalité latente. C’est pour ça que moi, tu peux écouter mon couplet plusieurs fois sans t’en lasser alors que les autres au bout d’un moment, tu trouves ça creux et vide. C’est pas dense. Moi c’est toujours dense. C’est le pilier du rap, c’est ce qui différencie un bon rappeur d’un mauvais rappeur. « Illmatic », ça te paraît dense par exemple. Au niveau du ton, pour moi le meilleur en France c’est Lucien, un mec qui avait fait Check The flow avec NTM et Life Saver Lyrics avec Guru, c’est un truc de ouf. Dès qu’il arrive sur le beat, c’est un truc de ouf. C’est la référence.

Ton flow a beaucoup évolué au fur et à mesure du temps, il s’est beaucoup aéré, t’as ralenti un peu…

Oui je l’ai beaucoup plus aéré, je l’ai rendu encore plus dense, toujours cette histoire de ton aussi, c’est à dire plus t’avances plus tu vas entendre un grain au niveau du timbre. C’est parce qu’avant je ne maîtrisais pas assez le ton. Avant je n’avais pas assez de présence au micro en étant “endormi”, c’est à dire sans rapper fort. Encore une fois avoir de la présence, ce n’est pas gueuler. Un mec qui gueule, il comble un vide, il remplit un silence, c’est pas parce qu’il est street ou qu’il est caillera. Dans 95% des cas, un mec qui gueule ne sait pas pera.

Est-ce que ton travail sur le flow a une influence sur le choix de tes instrus  ? Comment se travaillent les beats avec MUS et Shaheed ? C’est eux qui sont force de proposition ?

Non mon flow n’a pas vraiment d’impact sur le choix des beats, j’essaie d’être actuel surtout, je reste pas dans un délire à l’ancienne même si ça m’arrive de revenir sur du jazzy comme sur Marche ou crève par exemple. MUS et Shaheed savent que j’aime bien tout ce qui est obscure donc ils font ça et à côté ils me proposent d’autres trucs parce qu’eux ils s’amusent derrière leur écran et on n’a pas les mêmes influences. Pour MUS, le rap c’est une musique parmi tant d’autres et Shaheed par contre il est hip hop cainri lui. MUS, on se connaissait depuis longtemps, comme pour Ekoué en fait et Shaheed c’est par le net, il kiffait ce que je faisais, on a parlé et on a commencé à faire du son. D’ailleurs tu m’as dit que La Course à l’envers était un de tes morceaux préférés notamment grâce à l’instru, c’est pas un hasard parce que c’est le premier morceau de l’album « Renégat » qu’on a enregistré et c’est le morceau qui nous a décidés à travailler ensemble. Moi aussi je trouvais que l’instru démontait.

Là on a l’impression que t’es rentré dans une phase où tu sors des morceaux un par un, t’as pas peur d’être moins calculé sans véritable projet ?

Maintenant, je ne sais pas jusqu’à quand ça va durer, mais je vais balancer un morceau tous les mois. Je trouve qu’aujourd’hui sortir un projet, ça ne correspond plus à l’air du temps. D’ailleurs aux US, il y a énormément de mini projets aujourd’hui. En fait tout est consommé tellement rapidement, tout change tellement dans l’environnement. Pour ce qui est de la promo, tant pis, justement je veux voir si les gens percuteront, si personne calcule qu’un sort une tuerie par mois, je peux rien faire pour vous les gars, je vous laisse dans votre léthargie.

Le morceau Méridien a eu des très bons retours sur le net d’ailleurs.

Oui, je ne sais pas pourquoi spécialement celui-là alors que j’ai fait d’autres morceaux de ouf récemment. Kandahar ou Marche ou crève, c’est des trucs de ouf. Méridien est bien, c’est un bon morceau mais tu comprends pas pourquoi il fait plus de vues et d’articles que les autres. Le morceau Radar aussi, ça rappe de ouf. Si tu fais l’effort d’écouter la voix, les intonations et les sonorités sans faire attention à la signification des mots, t’as l’impression que c’est un truc cainri.

Dans Magnum tu dis : “encore un morceau sans refrain”. Un des trucs qui te caractérisait beaucoup sur les projets précédents, c’était le refrain mais là ça diminue.

Oui la plupart de ceux que je viens de sortir sont sans refrain. En fait je me suis rendu compte qu’avec un refrain, ça manque de rap. Aujourd’hui il y a des couplets qui font 12 mesures. Donc moi je fais le contraire. Les gens sont dans la teuf et dans l’ambiance et moi je vais aller dans l’autre sens. Tu te rends compte si tu ne mets pas de refrain, les gens font moins attention à ton morceau. Il a plus d’impact si tu mets un refrain mais maintenant je fais vraiment ça pour mon kiff à 100% sans penser à ceux qui le recevront. D’ailleurs le prochain morceau qui sortira a un refrain parce que l’instru était conçue de telle façon, avec une telle musicalité qu’il en fallait et pas parce que je voulais que les gens écoutent.

T’écris le morceau après avoir écouté l’instru ?

Oui bien sûr. Evidemment.

Certains font l’inverse.

Parce que c’est des brels. C’est tout. Si tu fais pas ça, va niquer ta mère.

Par exemple, Ekoué m’avait expliqué en interview que le morceau Qui ça étonne encore était pour le beat du morceau Nature morte à la base.

C’était il y a 10 ans. Maintenant il font plus ça. Les beats ne sont pas tous structurés de la même manière. L’écriture va être différente selon le beat, le rythme de l’écriture doit s’adapter au rythme du beat. Je veux pas être condescendant mais je t’envie si tu captes pas ça, tu pourras redécouvrir ta discographie (LTA se met à dessiner un schéma avec les mesures d’un beat sur les graviers au sols). Ça c’est une mesure avec les 4 temps : un, deux, trois, quatre (il chante un rythme), les beat sont tous comme ça. Mais par contre la construction musicale du beat n’est pas la même donc tu ne vas pas distribuer tes syllabes de la même manière. Moi par exemple, j’ai des phrases qui claquent sur tel ou tel beat mais pas sur d’autres.

Des mecs ont des cahiers de textes de côté et le travail avec le beatmaker vient après.

Mais entre ce que tu veux toi et ce que le beatmaker veut faire, ça n’a rien à voir, il faut vraiment que le mec soit dans ton cerveau, c’est super dur. Makan (fait les clips de LTA et fait aussi des prods, ndlr) était comme ça mais c’est super rare.

C’est super intéressant ça. Pour comprendre le pera, c’est ça qu’il faut capter. En fait le beat, c’est une chose et ensuite il y a toute l’ambiance avec la mélodie. Par exemple moi là j’ai écrit tout un texte mais je sais que je vais devoir le retoucher entièrement alors que le texte est écrit pour être rappé. Sur n’importe quel beat, tu vas dire que ça colle. Oui il colle au niveau du temps mais si tu me ramènes un vrai instru, je vais redécouper mon texte pour qu’il s’insère parfaitement avec ce beat, avec les mélodies qui le composent. Je vais te donner un exemple concret. Dans Magnum, à un moment le beat s’arrête et devient super minimaliste et c’est là où j’ai inséré les phrases les plus aérées. Ce n’est pas pour rien.

Moi je suis convaincu que le mec qui écrit un texte pour un beat en particulier fume les autres. C’est évident. Ça s’entend direct le mec qui écrit à l’avance, il récite son cahier sans faire attention, il tombe sur les temps et c’est tout. Mais non ! Adapte toi, réécris tout. Mais ça leur casse les couilles, ça demande de la réflexion.

 

 


« Je suis bien dans mon coin, rien à foutre de tout ça. Il n’y a plus rien à espérer comme reconnaissance de ce milieu, le milieu c’est quoi d’ailleurs ? »


On peut te classer un peu dans la classe des artistes rap en marge, plus ou moins par choix. Toi ça ne t’intéresse pas la reconnaissance du milieu ? T’es bien dans ton coin ?

Grave je suis bien dans mon coin, rien à foutre de tout ça. Il n’y a plus rien à espérer comme reconnaissance de ce milieu, le milieu c’est quoi d’ailleurs ? Les gens qui font du rap maintenant le commencent vraiment comme une carrière, ils ne rappent pas en se disant : “On va commencer dans la rue pour kicker parce qu’on kiffe”, mais ils partent comme si c’était un produit tu vois. À côté de ça, c’est bien d’avoir des mecs qui restent real.

Pour dire la vérité, je fais mes sons et tous mes potes écoutent avant que ça sorte. Donc en vérité je m’en bats les couilles. Je regarde quand même les vues sur youtube pour voir à quel point ça percute. Au début je regardais en attendant vraiment que ça percute d’ailleurs mais en fait je me rends compte que c’est cohérent que ça ne percute pas. Ça serait bizarre que je sois écouté, ça ne serait pas normal par rapport à la position que j’ai en général, ce que je dis, mon personnage, tout. C’est cohérent que personne ne m’écoute. C’est moi qui m’étais trompé là-dessus.

Tu dis des trucs du genre : « Le rap c’était mieux avant la putain de ta maman ».

J’écoute pas de rap français. Ou alors des fois juste pour constater à quel niveau de partage en couilles ils sont, j’écoute 30 secondes et après je remets tout de suite un morceau de rap américain pour me laver le cerveau. Oui c’était mieux avant. Avant les faux étaient en minorité, déjà ça c’était la base. Maintenant c’est quand t’es un vrai que t’es chelou, personne te calcule. Ensuite le truc c’est qu’avant pour être rappeur, il fallait savoir rapper quoi, c’est à dire que t’allais te faire clasher, t’allais tester dans la rue, tu prenais le mic et tu te faisais tester. Maintenant t’as un Apple, t’as un Mac et c’est bon tu peux lancer une carrière. Les mecs qui font des voix élaborées, tu les mets devant un beat, ça marche pas.

PNL n’a pas de talent pour toi ?

C’est pas du rap ça, c’est pas du rap ! Il faut arrêter.

Mais quand je dis que c’est pas du rap, ça veut pas dire que c’est de la merde. Ils n’ont pas de talent pour rapper mais ils ont créé un style de musique, c’est encore plus honorable tu vois, c’est un style de lounge, d’électro mais il faut arrêter de dire que c’est du rap. Pour moi dire que PNL c’est du rap, c’est raciste dans la mesure où c’est parce que c’est des bronzés qui viennent de cité et qui font de la musique, on les met dans la case rap. C’est pas comme ça la vie. Il y a des bronzés qui font du rap, des bronzés qui font de l’électro-lounge, des bronzés qui font du reggae zumba.  T’as écouté À l’ammoniaque franchement ? On dirait du Charles Aznavour ou un truc comme ça. Au départ ils étaient un peu plus rap mais aujourd’hui ça n’a rien à voir.

Un des thèmes récurrent, c’est la féminisation dans le rap – qui est pour toi une autre caractéristique de son évolution. En quoi ça te dérange ?

En fait c’est pas un problème juste lié au rap mais ça concerne la société en général, tout se féminise. Forcément ça touche tous les domaines, dont le rap. Sauf que le rap c’est un truc où il y a une vraie dose de testostérone et même là c’est affecté. Et quand le rap est moins viril, ça devient lisse alors que ce qui fait la caractéristique de cette musique, c’est la subversion, d’être dans la transgression donc c’est là que ça me pose problème.

Je vois pas en quoi ça empêche d’être dans la transgression. Tu considères que Young Thug est lisse par exemple ?

Est-ce que tu penses qu’il aurait le même succès s’il était resté dans le ghetto crâne rasé avec ses potes ? C’est un courant qui marche parce qu’aujourd’hui, il y a un vrai lobby gay dans le rap aux USA, c’est connu tu vois. Ils ont du pouvoir aujourd’hui et ils l’utilisent aussi dans le rap. Si 6ix9ine marche autant, c’est parce que comme par hasard il a un drapeau arc en ciel, tu le vois se travestir, il lèche une glace comme une meuf lèche une bite, c’est partout, c’est non stop. Après moi je peux écouter les morceaux, je peux même reconnaître des qualités mais le mec, je sais qu’il est formaté à la base, je sais que ce truc là n’est pas un produit brut mais il y a quelque chose qui passe pas. Quand Kendrick Lamar et A$AP Rocky sont arrivés, ils étaient en mode haute couture parce des branchés leur disaient de faire ça et quand ils en ont eu marre, ils ont disparu un moment avant de revenir les deux en mode street. Aujourd’hui l’un parle tout le temps de Compton, l’autre de Harlem, ils portent tous les deux des sweets à capuche et se montrent avec des renoi dans la rue.

Le rap perd sa virilité, c’est un de ses trucs de base et il perd ça, c’est tout. Il a perdu quelque chose en chemin. Chacun juge après. Si des mecs sont heureux de voir des faiblards et qu’ils kiffent ce genre de sons, chacun fait ce qu’il veut mais qu’ils viennent pas me parler de gangs ou de street ou de quoi que ça soit, c’est pas crédible.

Tu dis aussi que le rap doit venir de la pauvreté.

C’est là que se crée le pera. Tous les mecs qui viennent de coins cramés sont des rappeurs de ouf. Quand tu viens d’un milieu cramé, tu gardes les idées claires, tu sais d’où tu viens et ça se reflète dans tes morceaux. Cette musique se prête à un environnement cramé pour moi. Après les bon rappeurs qui viennent d’autres milieux existent, Ice Cube n’était pas un pauvre par exemple. Même en France t’as des mecs de la nouvelle génération qui pera et qui viennent pas d’un milieu de ouf. J’écoute pas parce que ça ne me correspond pas, mais il font leur truc et savent rapper.

On parle justement d’un nouvel âge d’or du rap, en partie parce qu’il y a plein de courants, du rap pour tous les milieux sociaux…

Ouais les gens aiment bien se branler sur des histoires d’âge d’or, il y en a eu qu’un d’âge d’or. Dans les années 90, tous les mois en rap cainri t’avais quatre ou cinq classiques qui arrivaient. Et quand je te parle de classiques, c’était des albums classiques, de la piste 1 à la piste 15 : tout tuait.


« T’as les jeunes blancs des beaux quartiers qui se branlent sur les ghettos, sur des renois avec des flingues et des meufs renois qui montrent leurs culs »


Cette marginalité dont tu fais preuve dans le rap, en fait elle est plus globale, elle est aussi dans la vie. Il y a le côté Renégat du titre de ton premier album et le côté Misfit qui veut dire inadapté, du nom d’un de tes récents morceaux.

Oui c’est deux mots me représentent bien. Mais en vrai, ce qui est un peu contradictoire, c’est qu’on est plein à être comme ça, j’ai plein de potes qui sont comme moi.

Par rapport à ça, dans les textes pour moi t’es sans doute le rappeur le plus hardcore de ce pays. T’as pas peur des problèmes ?

Je suis pas assez écouté pour avoir des problèmes et en général, je dis pas aux gens que je croise que je suis rappeur. Après oui j’ai déjà eu des remarques mais les gens rigolent.

Si j’étais connu évidemment, ce genre de phase choquerait plein de monde. Mais pourquoi ça choque ? Parce que les gens sont dans une lobotomie totale. Si on prend n’importe quel texte, moi ce que je dis c’est ce que tu vois tous les jours si t’ouvres les yeux, que tu t’assois sur un banc et que tu regardes les gens passer. Je ne dis rien de bizarre.”Leur game c’est voyeurisme blanc et exhibition noire”, c’est la réalité. T’as les jeunes blancs des beaux quartiers qui se branlent sur les ghettos, sur des renois avec des flingues et des meufs renois qui montrent leur cul. Je décris juste ce qu’il se passe.

Tu disais que ta phase sur les français dans A les écouter tous t’avait cramé dans le rap parisien. Pourtant tu ne t’es pas calmé par la suite sur ton appréciation de la France.

Il y a des trucs chelou dans ce pays, il faut les dire. Quand j’étais jeune je pensais que chaque pays avait ses anomalies. Mais non moi je te le dis, j’ai voyagé, j’ai vécu ailleurs, ce bled est plus niqué qu’ailleurs. Dans chaque bled, il y a des problèmes économiques, il y a des pauvres, des riches, etc… Mais en France en plus de tous ces problèmes économiques, il y a un vrai problème social. Les gens se détestent et personne ne sait pourquoi. Et ça tu ne l’as pas dans les autres bleds, tu n’as pas cette ambiance sociale. Dans les autres pays elle est plus sereine, plus apaisée. Ici tu sais pas pourquoi ça part au quart de tour sur : “telle communauté a fait ça, telle communauté a fait ci”. Les gens entre eux ne s’aiment pas.

Aux Etats-Unis où tu as vécu, il y a quand même tout un historique de tensions entre les communautés.

Ok mais là bas à partir du moment où tu te lèves, jusqu’au soir quand tu te couches, ta journée se passe de manière fluide et il n’y a pas de tension dans la vie normale quand tu vas au boulot ou à l’école. Ici c’est un truc de ouf et on voit jamais ça ailleurs.

D’ailleurs on est en plein dans l’affaire Médine/Bataclan, t’as suivi ?

Tout ça pour moi ce sont des polémiques qui sont créées pour détourner ton esprit des vrais problèmes. C’est encore un arabe, il est méchant, voilà. Il a juste écrit des trucs qui ont pas plu, il a pris un stylo et c’est lui le méchant.

Dans des morceaux tu parles beaucoup de l’oppression parisienne, notamment dans le morceau La Course à l’envers dont on parlait.

Paname, c’est chaud pour le cerveau. Et qu’on ne me dise pas que c’est pareil dans toutes les autres grandes villes, ça n’a rien à voir. Londres, New York par exemple, c’est pas comme ça. Ici il y a toujours cette agressivité, un côté pollué, les gens sont plus sales ici qu’ailleurs, je sais pas pourquoi. Ils ont tous des tâches sur leurs sapes, c’est vrai ça. Ce que je dis, je sais qu’il y a plein de gens qui captent pas, mais moi qui ai vécu dans divers pays pendant longtemps, je te le dis, la Cefran c’est un bled de zinzin. Tout est rempli de sous-entendus, il y a beaucoup trop de codes, rien n’est fluide, tout est pesant. Les gens ne savent pas parce qu’ils sont nés là dedans et mourront là dedans donc ils pensent que c’est normal. En fait j’ai passé pratiquement 18 piges à penser que le problème venait de moi. Puis j’ai voyagé et compris qu’en fait c’étaient eux les niqués.

Tu fais quoi pour voyager autant et pour revenir passer du temps en France quand même ? Paris ne te manque jamais quand tu n’y es pas ?

Je préfère ne pas dire ce que je fais. Mais j’ai toujours voulu bouger, d’ailleurs j’ai fait un master de langues. Mais non, Paris ne me manque jamais, je reviens ici par nécessité, pour raison économique comme je le dis dans un morceau. Au contraire, je dois me préparer psychologiquement à rentrer dans ce pays. Si je pouvais éliminer ce pays de ma vie, je le ferai. Je te souhaite vraiment, sincèrement, franchement de partir de ce pays. Par exemple, j’ai convaincu Shaheed de se barrer, aujourd’hui il est très heureux et voit tout à fait de quoi je parlais du coup.

 


« Quand un rappeur te dit qu’il aime Renaud ou Brassens, c’est pour montrer patte blanche »


Tu t’en prends aussi au patrimoine musical français, dans le morceau Renégat tu dis que Renaud et Brassens sont des « alcoolos qui n’inspirent pas ton stylo ». Alors qu’ils font un peu office de vaches sacrées dans le rap français d’habitude.

Ben voilà. C’est ça le problème. Il y en a marre des mecs qui sont dans les radios et sur les plateaux et qui lèchent le cul du patrimoine français. Moi je l’encule le patrimoine français. Moi mon patrimoine c’est Rakim, c’est Public Enemy, c’est Big Daddy Kane. Il y en a marre de ces rappeurs qui veulent se faire passer pour des singes savants.
Il faut pas se leurrer. Quand un rappeur te dit qu’il aime Renaud ou Brassens, c’est pour montrer patte blanche, c’est pour faire carrière. Moi je m’en branle d’eux. Est ce qu’on mon rap est moins bon parce que je n’ai pas écouté ça ?  Les rappeurs sont des suceurs, c’est tout. Je pars du principe que les africains en France sont complètement soumis. Ils vivent dans un pays où ils se font cracher dessus et ils rendent hommage au patrimoine. Je n’ai rien contre Renaud et Brassens, je sais que c’est des gens qui ont du talent, tu aimes ces mecs, je respecte mais arrêtez de passer votre temps à les sucer.

Tu ne vois vraiment aucun bon côté ici ?

Il y a des choses que je respecte dans ce pays. Il y a un savoir faire à la française, le souci du détail c’est un truc français, les gens ne se prennent pas la tête sur les détails comme ça dans les autres bleds. Le système de santé c’est un truc de ouf. Si en France on est un des pays où on vit le plus longtemps après la retraite c’est qu’il y a une raison. Ce que je dis sur ce pays dans mes textes est à prendre au premier degrés, mais je suis assez nuancé pour dire que tout n’est pas à jeter.

Tout au premier degrés ? Tu dédicaces Richard Durn quand même dans un morceau…

Ouais grave. Ben ouais. Le mec a fait un truc que pas mal de gens rêvent de faire en réalité. Plein de mecs ont la haine contre les politiques. Lui il est rentré en conseil municipal et a buté tout le monde, il l’a fait. Moi je ne pourrais pas le faire parce que j’ai des choses à perdre. On est d’accord que ce qu’il a fait, c’est hardcore, mais la vie que mènent pas mal de gens, est-ce que c’est pas hardcore ça aussi ?

Ta haine et ta musique sont indissociables?

Je trouve que le fait d’être inadapté, ça crée une haine et cette haine, soit tu la laisses te ronger de l’intérieur, soit tu la transcendes et tu crées. Moi j’ai prix la deuxième option. Tous les vrais créateurs c’est ce qu’ils font, ils expulsent les énergies négatives. En fait quand tu verbalises ta haine, c’est comme si tu te détachais de tout ça, tu la matérialises et c’est la condition pour qu’elle sorte de toi. C’est d’ailleurs pour ça que je réécoute pas mes morceaux. C’est des trucs que je n’aime pas entendre.

En quoi nous on est concernés par ça, en quoi as-tu besoin que des gens écoutent ?

En même temps je fais rien pour que les gens écoutent. Je mets sur internet et basta, je fais pas la promo, j’ai pas essayé de faire une carrière. Même les réseaux sociaux, Youtube : c’est pas moi qui gère, c’est un pote, je vais pas sur ces trucs là moi. Je me fais plaisir en faisant des sons mais après, il m’appartiennent plus, c’est fini et si mes sons peuvent avoir un impact positif dans la vie des gens, le taf est fait.

Pour rester sur ton écriture hardcore, parlons de ta punchline la plus connue citée par Yerim sur Mouv contre l’avis de l’animatrice : “La vie est brève alors on laisse des traces, sur Youtube et à l’intérieur de ces pétasses, deux ou trois raclis que j’aime à la Cheb Mami”. Tu me l’expliques ?

Il y a rien à expliquer, je peux pas être plus explicite là (sourire). Je crois qu’il y a un autre rappeur qui a sorti une phase avec Cheb Mami. C’est le tough love, c’est l’amour violent et ça les meufs kiffent. Qu’on arrête de me casser les couilles avec ça, c’est la réalité. On m’en avait parlé mais je n’avais pas vu la séquence jusqu’à ce que tu me l’envoies hier. Je comprends pas. C’est là où je vois encore le décalage entre moi et les gens, franchement j’ai des phases dix fois plus trash.

C’est juste un point de vue lucide que je développe souvent, une meuf préfère les mâles dominants, elle est là la vérité. Mais j’ai pas de problème. Il y a 90% du rap qui n’arrête pas de leur faire des cunni, il y a un mec comme moi qui tient un autre discours et ça interpelle. Mais j’en veux pas aux femmes, pas du tout (sourire). Je pense juste que les mecs ont besoin d’entendre ça un peu.

Mais tu peux comprendre que ça ait pu choquer la fille qui animait l’émission ?

Qu’elle aille se faire enculer. C’est qui cette meuf ?  En tout cas comme par hasard c’est le mec le plus cramé de l’émission, Yerim, qui me suit. Comme par hasard, celui qui m’aime bien c’est un mec complètement subversif.

 


« Tu me demandes de rapper mes derniers morceaux, je ne saurais même pas te les rapper, je ne les connais pas. Je préfère le taf en studio. Pleins de gens kiffent le live, ça je n’ai jamais compris. »


Pour finir sur les projets, tu nous as déjà parlé du morceau par mois. Donc plus du tout de projet un peu plus long, pas de suite non plus aux mixtapes Fesses B et the Project ?

Oui le morceau tous les mois, on verra. Peut-être pendant 10 mois, peut-être pendant 25 mois. D’ailleurs en Novembre je balance un morceau sur un son qui n’existe pas encore en France. Pour le moment je n’ai clairement plus envie de sortir de projet de plusieurs titres, ça me sert à rien. Ce délire de mixtape n’a pas de suite de prévue non plus.

Est ce qu’on pourra enfin te voir sur scène seul ou il faudra continuer à guetter les concerts de La Rumeur  ?

Je ne pense pas qu’on me verra encore avec La Rumeur sur scène. Ce sont mes potes, je les kiffe mais je trouve qu’artistiquement, on est partis sur des trucs qui n’ont rien à voir. Leur dernier album n’a plus rien à voir avec ce que je fais. Les instrus, ce n’est vraiment pas mon délire.

Quant aux concerts tout seul, je n’en ai jamais fait et je n’en ferai pas. Pour enchaîner les scènes, il faut d’abord jouer dans des coins pétés à la campagne sans personne, c’est aussi à cause de cet aspect là que j’ai pas visé de carrière dans le rap. Aujourd’hui, je n’ai toujours jamais répété. Tu me demandes de rapper mes derniers morceaux, je ne saurais même pas te le faire, je ne les connais pas. Je préfère le taf en studio. Pleins de gens kiffent le live, ça je n’ai jamais compris. J’aime le fait de travailler sur les détails.

T’as quand même des bons souvenirs de scènes ? T’es quand même monté sur la scène de l’Olympia, c’est pas un truc impressionnant ?

Non. T’as l’adrénaline parce que t’as pas envie de te louper mais je me dis pas : “Ouais c’est un truc de ouf”. J’ai rappé plein de fois sur scène pour essayer de comprendre et à chaque fois, j’arrivais pas à saisir. J’ai pas trop capté le truc du rapport avec le public, ça m’échappe. Je préfère largement quand je lâche un morceau sur Youtube en sachant que le morceau va être écouté par des gens et que ça va pousser dans leur tête comme une graine sur des mois. Une fois, sur un forum, je m’étais fait insulter de raciste et le mec était venu s’excuser après avoir réécouté et écouté d’autres morceaux. Parce qu’il avait compris ma position. Ça c’est pas possible sur scène.

Et en quelques mots, c’est quoi ta position ?

Je pense que les gens tombent vraiment dans des circuits fermés au niveau du crâne et moi je propose une sortie de ce circuit fermé. Je propose un truc différent de ce qui se fait.

Quels sont tes rêves ?

Ça serait que tu te barres de ce bled (sourire). Je suis toujours content quand les gens se barrent. Les gens sous estiment la portée qu’a ce bled sur leur crâne. Mon rêve à moi ça serait peut être de vivre complètement en Afrique, de ne plus avoir à mettre les pieds en France.

 

 


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