Ichon court toujours après le Blue

Ichon est un rappeur officiant au sein du crew Bon Gamin, aux côtés du trop rare Loveni & du prolifique Myth Syzer. Après un premier projet solo intitulé « Cyclique » en 2014, Ichon a sorti il y a quelques mois son second opus, « FDP », marquant une rupture – tant musicale que textuelle – avec le précédent. 

Nous l’avions rencontré à la fin de l’été à Montreuil, sa ville d’origine. Grâce à des sandwichs merveilleusement préparés et une bouteille de vin sicilien fraîchement ramenée du pays, nous étions parfaitement disposés pour mener notre interview. Celle-ci s’est finalement transformée en une discussion de près de deux heures : on y parle des débuts, d’évolution artistique, d’amour, de ride, de Blue, de Jeune et du futur. 

En voici le nectar.


Auteur : Gabriel Dlh

Photos : Paul Mesnager


Sous-Culture : Je t’ai connu à l’époque du morceau Galactik Kid avec Loveni. Je crois que dans l’esprit des gens, ou du moins dans le mien, tu étais assez affilié à toute la nouvelle scène du rap français avec le revival boom-bap, tu faisais les concerts « Can I Kick It »…

Ichon : On était jeunes et on avait besoin d’être entourés. On avait besoin de se rassembler, de voir qu’il y avait une scène, qu’il y avait des gens. On ne pouvait pas faire de concerts tout seuls, on avait pas de moyens. On ne savait même pas comment tout cela fonctionnait, on savait juste qu’on pouvait mettre nos vidéos sur YouTube et puis c’est tout. On a eu la chance de rencontrer Dabaaz et d’autres personnes qui nous ont donné l’occasion de faire de la scène et de promouvoir notre musique. Dabaaz, je pourrais le remercier toute ma vie. C’est vraiment un gars d’amour. C’est la famille de ouf. Il nous a fait faire notre premier live concert Bon Gamin à la Bellevilloise avec plus de 1200 personnes. C’était il y a 2 ans.

Après, jusqu’à parler d’affiliation… La tendance en France était au boom-bap, et même aux Etats-Unis puisque Joey Badass est arrivé au même moment. Après, moi j’ai toujours été à côté de tout ça, j’ai toujours eu un truc assez différent, et ce depuis toujours.

Il y a quelques mois, un documentaire sur le rap de Montreuil est sorti dans lequel tu interviens. Il sous-entend qu’il existe « un rap montreuillois » avec des similitudes entre les acteurs de cette scène. Tu en penses quoi ?

S’ils ont tous grandi ensemble et qu’ils ont tous commencé à faire de la musique ensemble, qu’ils ont évolué dans un même mouvement, il y aura forcément des similitudes. Moi je suis né à Montreuil, j’ai grandi à Montreuil, mais en vrai j’ai vécu dans toute la France. Waly par exemple qui vient de Montreuil, fait un rap comme il le fait. D’autres rappeurs n’ont rien à voir avec ce qu’il fait. Moi je le connais, mon petit frère était à l’école avec lui, on se croise dans la rue, ses parents connaissent les miens, y’a pas de problème. On se connait de rue, mais de rap, on en a rien à foutre. On fait du rap ensemble, certes, on a des morceaux qui vont sortir mais en vrai de vrai, on ne se dit pas : on rap comme des montreuillois (rires). Je suis fier de représenter ma ville, c’est bien d’avoir quelque part d’où tu viens. Mais en réalité, je ne pense pas que cela influe sur ma musique.

Il y a quelques années, tu as donné une interview dans laquelle le journaliste te demandait de décrire ta musique. Tu as répondu que c’était la musique d’ « un mec qui essaie de vivre ». Est-ce toujours le cas ?

C’est clair. Aujourd’hui je vis (rires). Mais ce n’est pas que grâce à ma musique. Je pense que ça va le devenir, que ça le devient, et c’est cool. Mais c’est toujours la musique d’un mec qui vit. Je ne me force pas à faire de morceaux. Quand je marche, j’écris. Comme quand on réfléchit en marchant, c’est la même chose, sauf que j’ai une prod et que j’en fais un morceau. C’est juste ça. Maintenant que c’est devenu un travail, je me force à répéter ce mécanisme.

Aujourd’hui, tu en es à ton deuxième projet qui s’intitule « FDP ». À ce stade là de ta carrière d’artiste, est-ce que tu fais toujours la distinction entre Yann & Ichon ?

Non, il n’y en a plus maintenant. Il y en a eu une… Attends… C’est une question psychologique là (rires) ! En vrai avant, je mettais clairement une distinction, mais c’était un peu un rôle que j’essayais de me donner. Dans « FDP », j’ai clairement poussé ce personnage de fils de pute, mais c’est moi aussi. J’ai eu peur à un moment de devenir vraiment un fils de pute, parce qu’on a tous un côté connard. J’ai eu peur de m’enfermer dedans parce qu’au final, je vivais exactement ce que je disais, et du coup, je forçais un peu ce style de vie pour alimenter mon personnage et ma création. J’ai eu peur de me perdre là dedans. Au final c’est moi, mais c’est une partie de moi.

J’essaye de ne pas mettre de masque. Je fais les choses comme quand je réfléchis. C’est même pas une volonté de faire les choses comme ça, c’est juste que c’est comme ça que je l’ai toujours fait, que ça sort de moi. Il y a des rappeurs qui cherchent la rime, la technique et qui se perdent là dedans. Moi franchement j’en ai rien à foutre, s’il y a un morceau où il n’y a aucune rime, je serai content.


« J’en ai rien à foutre, s’il y a un morceau où il n’y a aucune rime, je serai content. »


C’est justement l’une de tes forces : l’honnêteté que tu as avec ton public. Tu n’hésites pas à balancer des morceaux qui ne sont pas mixés, pas terminés, sans aucune musique. Je pense notamment aux morceaux sur la fameuse Léa qui sont sur ton Soundcloud. Ce n’est même plus de la musique, c’est un blog audio.

C’est exactement ça. Tu ne vas pas écouter ma musique sur mon Soundcloud, tu vas lire mon journal intime.

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Il y a eu un énorme changement de style entre « Cyclique » et « FDP ». Une chronique de Goûte Mes Disques résume cette évolution :  « Exit les expérimentations néo-hippie de son premier EP Cyclique. Ici, Ichon se fait le chantre d’une esthétique crasseuse, punk et sanglante, qui n’est pas sans rappeler la frange la plus noire du New-York des années 90. » Pourtant, nombreux de tes fans ne se sont pas retrouvés dans cet album et regrettent ton style sur « Cyclique », beaucoup plus accessible et mélodieux, le rappeur que tu peux faire écouter à tes amis qui n’écoutent pas de rap…

C’était mon souhait d’être ce mec là. Je le suis toujours je pense, d’où le clip qui est sorti aujourd’hui par exemple (nldr : Si l’on ride). J’ai toujours été ce fils de pute depuis toujours, d’où mon Soundcloud et d’autres morceaux qui avaient déjà été sortis. Les gens qui ont pu se dire : « C’est plus ce que c’était », ils m’ont jamais capté. C’est une démarche commerciale que de faire de la musique comme ça. La machine à pomper le fric est lancée. Ce qui est marrant et ce que j’aime beaucoup, c’est que c’est le cas (rires). Tu te rends compte que le système, c’est de la merde, même si je le savais déjà un peu.

Avec « Cyclique », je voulais faire de la musique pour que tout le monde puisse l’écouter, que tu puisses montrer à ta grand-mère et qu’elle dise : « Oh mais c’est bien le rap en fait ». Je voulais vraiment ça. Et en même temps cela me faisait plaisir, car moi même j’avais envie de cette musique et qu’un rappeur fasse ça. Et au final, tu donnes toute ta vie à rien. Les gens disent que c’est cool, mais derrière ils vont tous aller écouter Booba. Ils sont là à dire : « On veut un mec gentil » et derrière tous ce qu’ils postent, ce n’est que de la violence, d’où « FDP ». « FDP » c’est même pas moi, je ne dirais pas vous, mais c’est « eux » tu vois.

Je fais ça pour qu’ils comprennent. Avec « FDP », j’ai compris que mon travail était un peu trop léché, trop arty et pas assez accessible, malgré qu’il y ait de la violence. Ce n’est pas que de la faute des gens, c’est aussi moi même. Avec le temps tu apprends, j’ai fait des erreurs avec « Cyclique » aussi, si j’avais choisi des prods un peu plus enjaillantes, ça aurait sans doute plus fonctionné. C’est un travail que je fais, ce n’est donc pas que pour moi. Il faut que les gens l’apprécient si je veux continuer. En vrai de vrai, je mets beaucoup de volonté à ce que ça soit apprécié, sans me vendre pour autant.

Moi même avant de faire la musique, si un mec m’avait dit : « Ouais, le mec veut plaire », je me serais dit que le gars n’est pas honnête. En réalité, c’est assez compliqué d’être un artiste, il faut que ton travail plaise aux gens, sinon il n’existe pas. Certes c’est bien pour toi, cela te délivre, mais il faut savoir allier les deux.

J’ai failli faire un morceau pour les attentats qui n’est jamais sorti. Quand je l’ai fait, je me suis dit, putain ça me parle, ça me touche, il faut que je fasse quelque chose. Je dis dans le morceau : « Mon cousin Billy s’est pris une balle dans la jambe. Il s’en fiche, il dit que c’est mieux que dans la tempe. Ceux qui dirigent sont ceux qui parlent et ceux qui vendent des armes en Syrie, aux Etat-Unis et en France ». Il était fait pour ce moment. On serait allé Place de la République, on aurait fait un clip, je pense que ça aurait fait beaucoup de vues, ça aurait été énorme. Mais je pense qu’il aurait été mal reçu. Pourtant je le dis à la cool : « Putain, allez vous faire enculer, pourquoi vous nous faites ça ? Mon cousin s’est pris une balle dans la jambe mais en attendant, il ne va pas mourir, venez pas nous faire chier ». C’est ce que tout le monde pense. Mais ça aurait pu être déformé, un peu comme le clip FDP d’ailleurs.

Extrait du morceau Billy

D’ailleurs, peux-tu nous parler un peu de ce clip ?

C’était énorme. J’ai fait ça avec une grosse boite de prod’ qui s’appelle Division. On a bien fait un mois d’After et de SFX. C’était très dur. Mais j’adore le tournage, c’est ma vie, j’aimerais ne faire que ça tout en continuant la musique. En faite, je pense au visuel à chaque fois que je réalise un morceau.

Le projet « FDP », je l’ai fait contre le système. Aujourd’hui en France, ce qui représente le plus le système dans la rue, c’est la police. J’aurais voulu faire la release du clip à Nuit Debout mais c’était le bordel. Ils sont vraiment très mal organisés, tu dois aller voir un mec qui t’envoie voir un autre mec, etc… et au final, tu ne vois personne. C’est pour ça que ça n’a pas duré très longtemps malheureusement.

Pour revenir à « Cyclique », tu t’es donc fait la réflexion après la sortie du projet : « Ok, les gens trouvent ça cool mais ce n’est pas pour autant qu’ils vont acheter ». C’est à ce moment là que tu t’es dit que tu allais plus te tourner vers des morceaux « bangers » ?

Ouais en gros, même si je n’ai pas encore réussi à faire de vrais bangers, ils arrivent sur le prochain projet. C’était cette démarche là, dans l’idée non pas absolument de vendre, mais bien d’être sur scène. Parce qu’au final, j’avais plein de demandes pour faire de la scène, mais je m’efforçais de vouloir jouer avec mon groupe de musiciens. Malheureusement, les organisateurs de concerts n’avaient souvent pas les moyens, ni la place, etc… Jouer du « Cyclique » avec du DJ, c’est pas évident, ça ne bouge pas. Je me suis donc dit que c’était le moment de faire des morceaux à la FDP.

Sur la pochette de « FDP » , on voit ton cerveau se consumer.

Effectivement, ce projet était une manière de montrer que je laissais mon cerveau se consumer dans le rap. C’est moi qui ai fait la pochette avec un ami qui a tous mis au propre. J’ai pris une photo dans un photomaton vers chez moi. Je l’ai scannée, je l’ai grattée, j’ai craché sur le scanner ensuite j’ai mis du sang puis je l’ai regrattée, brûlée. Et voilà, c’est « FDP » ! (rires).

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Tu en rencontres souvent des FDP du milieu ?

Bien sûr. Hier j’étais en rendez-vous dans une maison de disque. Comment ça se passe ? Moi j’arrive, et j’suis comme ça, je parle comme je vous parle. Je suis honnête, j’ai pas envie de faire crari. Ils me disent : « Salut, on adore ce que tu fais, on a vu ton clip, c’est bien, comment t’as fait ? ». Je leur raconte comment je travaille, que je mets tout mon oseille dedans, que c’est dur et que j’ai besoin d’aide. On écoute des trucs, ils me disent que c’est génial, qu’ils adorent. Et le fin mot de l’histoire, c’est qu’ils ne sont pas prêts à me signer. Ils voient que j’ai une démarche, humble, honnête et travailleuse, et qu’en gros, j’ai pas du tout besoin d’eux s’ils ne mettent pas d’argent. Ça va plus me desservir, étant donné que c’est eux qui vont sortir les trucs, et qu’ils veulent gagner de l’argent, je leur en ferai pas gagner. Ils vont pas mettre un clip comme FDP chez Jalouse ou ma musique ne passera pas sur Skyrock. Je ne suis pas un artiste de maison de disque. Maintenant, ça m’a fait comprendre plein de choses pour mon prochain projet, à savoir comment travailler ma musique, comment avancer avec ou sans ces gens là, les erreurs que j’ai faites par rapport au système, parce que je suis dans un système et il faut en être conscient. Même si on est des artistes, on veut avancer.

Oui, il faut arrêter avec le mythe de l’artiste anti-capitaliste. 

Tu as quelque chose entre tes mains qui peut te faire faire de l’oseille, travaille le bien ! C’est un métier, c’est normal. Mes parents sont fiers de moi, ils voient que je ne suis pas un branleur ! Ma mère c’est ma plus grande fan. Sur Facebook, elle poste plus de fois mes clips que moi. Même le clip où je baise une meuf ! C’est de l’art, elle sait que je suis pas un petit con qui s’enfume toute la journée ! Y’en a des rappeurs comme ça, y’en a plein ! La majorité des rappeurs jeunes, c’est des foncedés, ils travaillent pas, ils s’amusent. Moi je ne peux pas m’enfumer la gueule dès le matin. Je fais tout tout seul, je dois tout gérer, c’est du travail, donc c’est impossible. Je commence à être un peu sous l’eau. Il y a déjà beaucoup d’administratif, alors que je suis encore rien par rapport à des mecs qui marchent vraiment, heureusement qu’ils ont des managers. Au final, j’arrive encore à peu près à gérer.

Est-ce que tu as envie d’atteindre le grand public et si oui, qu’est ce qu’il te manque musicalement ?

Il faudrait que les prods soient plus simples. J’aimerais bien atteindre le grand public mais je ne ferai jamais du Black M. J’arriverai pas à le faire. Je le dénigre pas du tout mais c’est un mec qui a fait son choix. C’est un bon rappeur. Je l’avais croisé une fois au Mac Do à l’époque, et je lui avais dit qu’il était bon. Je ne pense pas que je prendrai les mêmes choix. Après j’y suis pas encore, peut-être que quand l’opportunité se présentera à moi de faire de la soupe, j’en ferai et qu’on me détestera.

Tu connais ton public ?

Je ne sais pas mais j’aimerais qu’il soit cool (sourires). Je sais qu’à la base avec « Cyclique », c’est des gens qui n’écoutaient pas forcément de rap. Même aujourd’hui avec les trucs que je sors, les gens disent que ce n’est pas du rap, que c’est punk, que c’est rock, même si les prods elles sont hip-hop ! En vrai, je m’en fous de qui m’écoute. Ecoutez moi si ça vous touche, si ça vous fait plaisir. Ce qui me fait peur c’est que pour marcher, il faut parler aux enfants de 12 ans, c’est leurs parents qui leur achètent les disques. Je ne vois pas comment je pourrais leur parler. Je suis trop cru, je suis trop réel. Mes clips sont réels car c’est la vie, c’est de l’art, c’est du cinéma. Si mes clips étaient des films, ils seraient tous moins de 12, voir moins de 18 (rires).

Justement, Vald a sorti il y a quelques mois un clip où il rappe à côté de deux acteurs porno en pleine action. On a sans doute du te faire la remarque par rapport à ton clip Dangerous.

Le clip, je l’ai jamais vu mais j’en avais entendu parler, il faut que je le check. Quand j’ai fait ce clip et qu’on m’a dit ça, je me suis dit : « Ah ok, mais il ne la baise pas la meuf, ça sert à rien ». Mon délire c’est Dangerous, les mecs vous dites que vous êtes des gangsters, que vous avez des grosses bites, que vous baisez des bitches, que machin et truc. Et ba fais voir ta bite déjà, et tu baises qui déjà, tu fais comment ?

La meuf dans le clip c’est une copine. Pour te raconter la vraie histoire, le soir de Noël, j’ai fait un rêve où je couchais avec elle. C’est une danseuse très connue, très talentueuse. On se croisait des fois à des soirées et on se disait bonjour et au revoir. Je lui envoie donc un message pour lui dire. Elle me dit : « Ah ouais ? Moi aussi (rires) ! » Elle me dit ça. Je lui dis direct que j’ai envie qu’on fasse un clip ensemble, je ne voulais même pas que ça soit ça, je voulais juste qu’elle danse, le morceau Dangerous allait parfaitement. On s’est vu, on a discuté, on a travaillé, et de là est sorti qu’il fallait qu’on fasse ça.

On te sent très à l’aise pour te mettre en scène dans tes clips. Tu as déjà pensé à une carrière d’acteur ?

J’adore jouer. J’aimerais bien être acteur, c’est une stabilité, tu ne travailles pas pour toi, du coup t’as moins de problèmes. Là à chaque instant, c’est dur. Si je ne bouge pas, il se passe rien, il n’y a pas d’argent qui rentre. Et si je suis pas malin en plus de ça ! Donc c’est vraiment un business, c’est vraiment dur.

Après avoir écouté « FDP », on ne peut pas s’empêcher de penser à Grems, qui se rapproche vraiment de toi dans la démarche, notamment depuis son album « Vampire ».

Grems, c’est un ami maintenant. Quand j’étais plus jeune dans ma tête il y avait Oxmo, Disiz et Grems. Grems était le plus accessible, le plus vrai. Quand j’étais petit, je lui avais demandé qu’il me signe, j’avais des étoiles dans les yeux (sourires). C’est un grand frère maintenant. C’est drôle que les gens le ressentent, mais quand je le fais, je ne pense pas du tout à lui. J’ai envie de devenir plus gros que lui, j’ai envie de parler plus aux gens, de faire des chansons. Sa fan-base est très solide, c’est très gratifiant, mais j’aimerais aller plus loin que ça dans la musique.

L’autre point commun que vous avez tous les deux, c’est que vous n’êtes pas rappeur à plein temps. N’est-ce pas là la clé de la création artistique ?

Peut-être. Je pense carrément en fait. Mais après les cainris, ils font que du rap. Il n’y a pas de formule. Tu as d’autres rappeurs qui font de la très bonne musique française et qui ne font que ça.

D’ailleurs, tu arrives à bien vivre du mannequinat ?

Je suis en freelance dans tous mes trucs. Ça va faire un petit bout de temps que j’ai pas payé mes loyers. Après là, il y a la Fashion Week qui arrive, je vais avoir de l’oseille, je vais même en avoir trop, mais ça va vite partir. Mais au bout d’un moment, bon, j’en ai déjà marre. En faite, t’es qu’une merde, c’est pas du tout valorisant (rires).

Quelle est la suite de « FDP » ?

Un 14 titres va sortir en février-mars de l’année prochaine, j’ai un autre projet avec une chanteuse et un autre avec une photographe qui sont presque terminés. Tout va sortir petit à petit.

C’est un album qui se construit en trilogie avec les deux précédents projets ?

C’est pas un album, c’est plus une mixtape (sourire). Pour ce qui est de la trilogie, j’aurais aimé faire ça, j’ai cherché à faire ça mais au final fuck. J’ai des morceaux bien solides là. La cohérence elle s’est faite toute seul. FDP se répond à Cyclique. Dans le nouveau, il y a un peu de Cyclique avec de belles chansons.

J’ai l’impression que le rap te saoule. « FDP », n’était-ce pas la dernière salve pour montrer à tout le monde que tu sais rapper et ensuite passer à autre chose ?

C’est malheureux, mais tu n’as jamais assez prouvé que tu savais faire quoi ce soit. Les gens veulent du rap. L’outro 6 ou 7 de « FDP » (ndlr : morceau chanté) est une sorte d’excuse à toute la fils de puterie que j’ai balancée dans le projet. Les deux projets qui arrivent, ce n’est que de la chanson. On part en opéra là, avec une équipe de choristes. Un artiste a toujours des palettes différentes, tu donnes ce que tu dois donner à un moment, et il y a ce que tu as envie de faire et ça vient souvent derrière.

Dès « Cyclique » justement, tu fais des choses que les autres ne font pas. Pourtant à côté, tu continues à faire des freestyles sur des face B cramées que tu sors sur ton Soundcloud.

Je m’amuse ! C’est des moments de vie. À la base, c’est ça qu’on fait tu sais. Quand tu fais de la musique, quand tu rappes, tu fais sur le moment. Parfois, j’ai envie que ça soit juste l’instant je fais ça sur mon Garage Band avec mes écouteurs, je le mixe a peine et je balance sur Soundcloud. Tu sais, tu as le rock garage qui a son grain, parce que c’est un peu crado. Il y a des morceaux qui doivent être comme ça.

En 2013, tu as sorti ton clip Cyclique qui était l’un des premiers clips de rap français à avoir utilisé des drones… Est-ce que cela t’a fait rire de voir tous les rappeurs ces derniers mois en utiliser à outrance ?

C’était même pas mon idée, parce que je ne savais même pas ce que c’était à la base. J’ai eu de la chance pour ce clip. C’était un mec de mon lycée qui m’appelle et qui me dit « Hey mec, je viens d’ouvrir ma société de drones, et que ça te dit de t’en servir ? ». Bah ouais direct (rires). C’était en Normandie, dans les Alpes italiennes et à Clichy-Montfermeil, dans le 93.

Le clip qui m’a fait le plus me dire : « Putain ils m’ont pompé », c’est le clip de Justin Bieber sur lequel tout le monde a dit qu’il avait pompé PNL. Il court sur la falaise, c’est les mêmes plans de A à Z, mais bon je m’en fous.

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Aujourd’hui est sorti le clip de Si l’on ride, produit par Muddy Monk qui fait immédiatement penser à Twin Peaks.

Si l’on ride est tourné en 4/3 avec un grain particulier, car c’est l’histoire. La musique de Muddy Monk est très seventies, on avait réfléchit à le faire en fond vert, puis on s’est dit qu’on allait le faire pour de vrai. Si l’on ride, c’est l’histoire de Téhani et moi. C’est une fille que je connais depuis 6-7 ans et dont je suis tombé amoureux, ça m’a inspiré pour tourner le clip.


« Ma vie de rêve, c’est de vivre à la montagne avec ma femme, pouvoir faire ma musique tranquille. »


 

Tu n’as jamais eu envie de retourner au Cameroun ?

J’ai pas kiffé de fou le Cameroun mais par contre le Sénégal, ouais pourquoi pas, je me verrais bien m’y installer. Mais en vrai je me vois plus à Aurica dans les montagnes du Maroc, parce qu’il fait beau, que c’est la montagne, c’est pas cher, et en 3-4 heures t’es à Panam’ pour même pas 200 balles.

Quel est le métier de tes parents ? 

Mon père à la base, c’était un handballeur professionnel au Cameroun. Il a eu une blessure à l’épaule. Il faisait du théâtre donc il est devenu acteur et a fait les voix pour plein de dessins animés africains. Puis il est venu en France, a bossé dans des centres aérés en tant qu’animateur pour faire de l’oseille, car c’était difficile d’être acteur. Il avait toujours rêvé d’ouvrir son restaurant. Quand il a eu assez de sous, il l’a ouvert à Montreuil. C’était un restaurant vite fait africain, genre il y avait peut-être un maffé et un yassa, après cuisine de brasserie. Il devait faire venir un cuisto, et finalement il n’est jamais venu pour l’ouverture. Mon daron sait faire à manger donc il s’est mis derrière les fourneaux et maintenant, c’est l’un des plus grand chefs de cuisine africaine en France. Ma mère l’a suivie quand il a ouvert le restaurant, elle faisait la comptable et aussi serveuse. Mon daron a ouvert après une chaine de restaurant. Il a tout perdu il y a 5-6 ans. Mais maintenant, c’est un peu devenu le référence, on parle de lui comme le pape de la cuisine africaine, il fait des émissions de radio, France Inter, des émissions de TV.

Et ton petit frère fait du rock ?

Ouais c’est ça. Mais lui est devenu cuisto pour le coup. Ça fait longtemps qu’il a pas fait grand chose. On a déjà fait plein de chansons mais il y a toujours le problème de la logistique. T’as pas envie de sortir des trucs pour les gâcher, t’as envie de les mettre sur un projet pour que ça soit plus concret, et du coup tu ne sors rien.

En parlant de personnes avec qui tu travailles, Loveni est un rappeur que l’on retrouve assez souvent sur tes clips & morceaux, vous faites tous les deux partis du groupe Bon Gamin. À une certaine époque, je crois bien que Loveni roulait avec 1995 ?

Mec, Paris c’est tout petit. Quand tu fais du rap à 15 ans, que tu fais des open-mic, tu as vite fait de croiser les mêmes mecs, vous devenez potes, et vous avez des potes en commun, et ça va vite. Voilà comment il s’est retrouvé là dedans.

Est-ce que ça lui arrive de se dire : « Merde j’ai loupé le coche » ?

Je ne suis pas dans sa tête. Je me pose peut-être parfois la question. Mais je ne pense pas. D’abord parce qu’il est beaucoup plus fort que ça au niveau « vie », et là je ne te parle pas de musique. C’est un mec qui a les pieds sur terre de ouf. C’est un vrai gars, à la base c’est lui qu’on appelait bon gamin. Il a plein de morceaux, trop lourds. Mais il a pas la même façon de travailler que moi. Moi je me bats, je fais mes trucs. Lui aime être à l’aise dans tout ce qu’il se passe. Moi j’ai pas peur d’être sous la neige, d’être sous la pluie, j’ai toujours été un fonceur. Pourtant, c’est le mec qui m’a donné envie de rapper. Il avait 11 ans, moi 14 ans, et il vendait déjà ses CD qu’il avait gravés.

Tu es pote avec Myth Syzer qui fait d’ailleurs pas mal de tes prods. Quels sont les avantages de travailler avec un mec comme ça ? Les connexions ?

Les connexions qu’il pourrait avoir, c’est avec les rappeurs cainri, ça pourrait être marrant d’être sur leurs projets. Après les prendre sur les miens, je m’en fous. Je suis pas trop dans le mélange. J’invite personne, à part Loveni ou Jeune LC.


« Maintenant tout le monde s’appelle Jeune Machin sur les réseaux. Jeune LC lui, il s’appelle comme ça depuis 1998 »


 

Justement, le gimmick « jeune » revient assez souvent dans ta musique. C’est quoi être jeune ?

C’est un concept qui date d’il y a très longtemps. Maintenant tout le monde s’appelle Jeune Machin sur les réseaux, Jeune LC lui, il s’appelle comme ça depuis 1998. Et Jeune LC, il a 30 ans (rire). Être jeune, c’est… Je sais pas comment te le dire. Je vais te raconter une histoire qui pourra peut-être t’éclairer. J’étais avec LC la semaine dernière, on était au bar et il y avait une copine à nous qui était plus âgée. Elle me dit : « Yann, tu préfères les filles jeunes ». Je lui répond que non, je lui dis que j’aime bien les jeunes certes, mais en vrai je préfère les vieilles. Elle me dit : « Mais toi t’es pas bon, c’est pas jeune de dire ça ». LC lui dit : « Mais si justement, il est jeune parce qu’il préfère les vieilles ». Être jeune c’est être bon. Tu peux avoir 60 piges et être jeune, et c’est pas se sentir jeune, c’est être bon avec toi, être honnête avec toi même, t’es tranquille, tu restes jeune.

Au final, je vous vois un peu comme les héritiers des rappeurs de la Ride : Metek, Emotion La Folie, Wasslo, etc…

Moi je les respecte mais je n’ai pas envie d’être ces mecs là. J’ai envie d’avoir ma femme, j’ai envie d’avoir ma maison, j’ai envie de stabilité. Ça ne sert à rien d’être instable, personne n’a confiance en toi, tout le monde a peur, tout le monde se sent mal à l’aise quand t’es là, ils cachent leurs trucs. J’ai envie d’être un mec cool, je suis un bon gamin avant tout. J’ai envie que mes parents soient fiers de moi. Quand j’étais vagabond, c’était vraiment malgré moi, c’était pas un style de vie. Mes parents avaient tout perdu, on s’entendait pas du tout, il fallait que je fasse ma route et ça a duré 2 ans et demi. Maintenant je paye mon loyer et je mange bio (rires).

Justement, n’est-ce pas lorsqu’on atteint vraiment le fond du trou, que l’on est capable d’écrire les meilleures chansons ?

Moi quand je suis mal, c’est les meilleurs moments pour écrire les meilleures chansons tristes, bien sur. Mais quand j’écris des chansons heureuses, je suis heureux, tout le monde est heureux (sourires). Les plus belles chansons sont les chansons tristes d’amour, d’angoisse et de questionnements. Tu vas dire les plus belles choses à ce moment là. J’adore ces chansons là, je les écris plus facilement car ça m’arrive tout le temps, je tombe amoureux toutes les semaines et du coup, c’est ma facilité à être introspectif sur moi même.

J’ai hâte de faire des chansons où je serai au bord de ma piscine avec ma femme qui est entrain de préparer à manger en cueillant des abricots, et de le chanter, ça sera beau. J’en ai rien à foutre de dire « trap trap trap ». En vrai ils disent tout le temps la même chose, ils fument des spliffs, baisent des putes, ça va au bout d’un moment. Et en plus je suis pas connu, on est à Panam’, des putes j’en baise des tonnes mais gros j’en ai marre. C’est chiant en vrai, c’est pas marrant. Moi j’ai envie de faire des calins, j’ai envie d’être un homme. Après chacun sa vie, certains sont nés comme ça, ils sont fait pour ça, tant mieux pour eux. Moi je sais que quand j’aurai une femme, la pauvre, je vais peut-être faire le con à certains moments, car j’aime trop les femmes. Mais en vrai j’ai envie de l’aimer, et c’est ça l’important.


« J’ai hâte de faire des chansons où je serai au bord de ma piscine avec ma femme qui est entrain de préparer à manger en cueillant des abricots, et de le chanter, ça sera beau. »


Aujourd’hui, est-ce que tu es revenu de la période de « Cyclique » ?

Maintenant mon combat est dans ma musique, dans mon business, et même dans ma relation avec les gens. C’est jamais fini. Maintenant au moins j’ai un toit sur ma tête, mais je galère toujours à payer mon loyer quand j’ai pas d’oseille, je cherche toujours de l’argent. Mais au moins mes parents sont contents, je les vois. Avant je les voyais pas parce que j’étais un connard. Je faisais du mal aux gens, maintenant j’ai envie d’aimer les gens, j’ai envie que les gens m’aiment, que tout le monde soit beau (rires). Mais en vrai de vrai franchement, j’ai envie d’être heureux, c’est ça Cours après le Blue.

« J’ai envie d’être heureux, c’est ça Cours après le Blue »

ichon

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