Tortoz ramènera la couronne sur Grenoble

En 2007, Jeff le Nerf – alors premier représentant du rap grenoblois à l’échelle nationale – évoquait dans une interview l’origine de son pseudonyme : « C’est aussi pour ça Jeff le Nerf, ça fait 15 ans que je rappe, et j’ai l’impression d’être dans l’angle mort du rap français. Je suis là mais les gens ne me voient pas ». Quelques temps plus tard, Jeff connaîtra un succès commercial puis plusieurs aventures en major, qui après moultes déceptions, le ramèneront sur le chemin de l’indépendance.

Une dizaine d’années plus tard, Tortoz, jeune rappeur grenoblois, est confronté aux mêmes problématiques. Exister sur la carte du rap français lorsqu’on vient de province, est toujours autant un challenge malgré certaines réussites que l’on montre souvent en exemple. En passe de briser ce plafond de verre, Tortoz reste confiant et déterminé dans les objectifs à atteindre : conquérir Paris puis ramener la couronne sur Grenoble.

On connait Tortoz depuis un certain temps maintenant, puisqu’il a fait parti de nos premiers invités à la radio en 2012. Il était donc normal que nous nous revoyions, 4 ans plus tard, pour faire un point sur le chemin parcouru, et sur ce qu’il reste à faire.

Interview réalisée en novembre 2016.


Auteur : Gabriel Dlh

Photos : Paul Mesnager


Sous-Culture : Quand je t’ai connu il y a quelques années, tu rappais sur du boom-bap et ton associé rappeur était Blind, rappeur « lyriciste » anti-capitaliste. C’est marrant de comparer avec ce que tu fais aujourd’hui.

Tortoz : En y repensant, je me dis que je faisais de la merde, mais je ne crache pas du tout sur ce que j’ai fait car ça m’a permis d’être là où j’en suis aujourd’hui. Ça m’a permis d’avoir une écriture dans laquelle je retrouve parfois des bribes de morceaux boom-bap. Un exemple, sur le morceau FullG où je rappe du début à la fin, et bien il y a beaucoup de multi-syllabiques. C’est des trucs qu’un mec qui vient d’arriver ne maitrise pas forcément : il fait directement de la trap, il en maitrise ses codes et puis c’est tout. C’est pour ça que ok, mes morceaux à l’ancienne sont nuls mais ça m’a servit d’apprendre à écrire comme ça.

Aujourd’hui, c’est plus du tout ce que j’aime faire, car en réalité je trouve ça un peu chiant, c’est pour ça que j’essaye d’apporter mon truc à moi. Quand tu fais du boom-bap, c’est très difficile d’avoir ton propre truc, tout le monde rappe un peu pareil. Quand tu sors de ce cercle, tu as quand même beaucoup plus de possibilités, et c’est ça qui me plait.

Freestyle Tortoz & Blind (2012)

Au départ, qu’est ce qui t’as poussé à rapper ?

Ça a commencé comme un délire entre potes. Et au final, ça a commencé à vraiment me plaire d’écrire quand j’allais bien, quand je n’allais pas bien. J’aimais bien retranscrire mes humeurs. Aujourd’hui, je me rends compte que je kiffe ça, je kiffe écouter mes sons, je kiffe que les gens puissent écouter mes sons et s’ambiancer dessus en soirée. J’ai toujours écouté beaucoup de musique, donc je me suis dit : pourquoi je ne pourrais pas faire ma musique à moi ?


« J’ai l’impression que ma mentalité a changé juste avant que les mentalités changent, ce qui m’a permis d’être en place quand tous le monde avait compris. »


Il y a quelques semaines, Mister V était invité dans l’émission La Sauce et évoquait vos débuts respectifs : toi dans le rap et lui dans les vidéos sur Internet. Apparemment, certains voyaient d’un mauvais oeil qu’un blanc qui ne vienne pas de tess’ se mette au rap.

Grave ! Mais c’est toujours ce qui m’a plu en fait, pouvoir casser les codes. Aujourd’hui si tu regardes sur le papier, je fais une musique qui généralement est faite par les renois. Il y a beaucoup de blancs dans le rap, mais peu qui sont dans un délire autotuné et cainri. C’est ce qui m’attire. Pourquoi moi, parce que je suis blanc, je ne pourrais pas faire le truc à ma sauce ? 

Au final, les gens te pointent du doigt jusqu’au jour où tu arrives à faire le truc bien. Et quand tu le fais bien, les gens disent que tu es trop lourd car tu es unique dans ton genre. Dans l’univers de la trap française, dans les gens qui utilisent l’autotune, je suis assez différent et ça me plait. Ça me fait utiliser d’autres thèmes, d’autres choses qui sont propres à ma vie, et du coup ça change de ce qu’il se fait. C’est carrément une force en fait.

Il y a 5-6 ans quand j’ai commencé, sans réfléchir, je me suis mis dans ce créneau là (nldr : boom-bap classique) car je ne me voyais pas faire d’autres sons. Mais je me posais énormément de questions. Il y avait le débat de l’autotune et prendre le risque d’en mettre alors que je n’étais déjà pas beaucoup écouté, ça allait peut-être fermer un peu plus ma musique. Quand je suis arrivé à « Minuit 20″ (ndlr : premier véritable projet de Tortoz), je me suis dit nique sa mère. J’ai eu envie de faire ça, d’être dans mon délire Toronto. J’ai l’impression que ma mentalité a changé juste avant que les mentalités changent, ce qui m’a permis d’être en place quand tous le monde avait compris.

Avant « Minuit 20 », tu as fait parti d’un label électro qui s’appelait L’Ineptie. Étrangement, on avait l’impression que leur but était de produire des tubes commerciaux hyper mainstream alors qu’au final, c’est toujours resté cloisonné au petit milieu grenoblois.

Je suis d’accord. C’est en partie pour cela que j’ai arrêté de travailler avec eux. On était des potes mais on se donnait trop d’objectifs et visait beaucoup trop haut par rapport à ce qu’on touchait réellement. Je me suis toujours dit que pour arriver dans la musique, il ne fallait pas arriver avec des tubes commerciaux. Jamais de la vie un mec comme Gim’s aurait marché s’il était arrivé avec Bella. Il est d’abord arrivé en mode street, il s’est développé et quand il a eu le public, il a ouvert sa musique. 

Je pense que la manière de voir les choses n’était pas la bonne, et c’est pour cela que ça n’a pas marché. J’ai quitté le label au bon moment, parce que j’étais entrain de m’enfermer dedans. Quand tu bosses avec des potes, tu as envie que le son leur plaise aussi. Donc instinctivement, tu fais des sons qui te ressemblent moins. Comme Maestro que j’ai enlevé de Youtube et qui n’est pas du tout représentatif de mon travail actuel et de ce que j’aime faire. J’ai cru que j’aimais ce son à l’époque mais en vérité ce n’est pas du tout ce que j’écoute. Je voulais juste que cela plaise à mes potes et qu’on s’amuse ensemble. C’est encore des amis mais ça ne pouvait plus fonctionner comme ça et j’ai bien fait de m’en séparer.


« Je considère que Tortoz est un groupe. »


Il y a quelqu’un qui a joué un rôle important par la suite, c’est K’OS XL.

C’est simple, on est un binôme. Je considère que Tortoz est un groupe. Il y a aussi Axel Contest, c’est le gars qui fait mes clips et qui a beaucoup joué dans l’imagerie, mais K’OS XL, c’est le numéro 1. Je le connais depuis longtemps car j’écoutais à l’époque son groupe de rap BO Cube. C’était un beatmaker et rappeur, il savait tout faire. Je l’ai d’abord contacté en tant que beatmaker. Puis on a ouvert un studio, et c’était à l’époque où j’ai commencé « Minuit 20 ». Dès les premiers morceaux, il a kiffé. S’il n’avait pas été là, « Minuit 20 » n’aurait pas été un projet construit et physique, j’aurais surement sorti une mixtape gratuite sur Internet avec 20 morceaux. En vérité, il m’a proposé de structurer mon travail car j’étais un peu bordélique à cette époque mais depuis, j’ai appris à me professionnaliser. Il m’a fait 3 prods sur « Minuit 20 » et m’a proposé de sortir le projet dans les bonnes conditions, c’est donc grâce à lui que j’ai pu faire un KissKissBankBank, que j’ai pris 4000 euros qui m’ont permis de commencer la musique et obtenir un fond d’investissement.

Sur toutes mes décisions jusqu’à aujourd’hui, il est là. Là, je viens de signer chez Modulor en distribution, la décision c’est 80% lui. Pour l’instant, il ne s’est jamais trompé. Toutes les décisions qu’on a prises sont bonnes jusqu’à maintenant. Il sait tout faire : au début il jouait un rôle de DA, il est graphiste, il m’a fait mon site, il a joué le rôle d’attaché presse quand des médias me contactaient, géré les dates, etc…

Il a automatiquement pris le rôle de manager et m’a libéré de beaucoup de choses pour que je puisse me consacrer entièrement à la musique. C’est un mec qui était là depuis le début alors qu’il n’y avait aucun intérêt, pas d’argent en jeu. Aujourd’hui on commence à prendre un peu d’argent, il est toujours là et ça se passe hyper-bien.

« FullG » est sorti récemment sur HauteCulture.com. Est-ce la suite logique des deux précédents volumes ? Est-ce la fin d’une trilogie ?

Un peu des deux. Dans ma tête, je savais qu’il fallait que je ne sorte que des projets gratuits car il fallait faire monter l’exposition. Je ne savais pas combien d’opus j’allais faire, mais je savais qu’il allait en avoir une série. Quand j’ai fait « Minuit 20 », « Dans le Carré » s’est enchainé, on trouvait ça stylé puis « FullG ». C’était calculé mais pas vraiment. Je suis très instinctif dans ma musique. Donc je ne sais pas trop si c’est le dernier projet gratuit qui sortira.

L’expression « FullG », elle vient d’où ?

C’est une expression qui m’est venue lors de mon concert à Grenoble l’année dernière. J’avais filmé la foule avant de rentrer sur scène et c’était complet. J’avais dit : « Full G ! ». Puis on a déliré sur ça avec mes potes. Puis je le disais sur mes réseaux et quand le 3ème projet est arrivé, on s’est rendu compte qu’il n’y avait que des mecs de Grenoble donc « FullG » est venu automatiquement.

Ça représentait bien le délire que j’étais en Super Sayen : j’étais à un stade où j’étais totalement fier de ce que je sortais. C’est le premier projet que j’écoute tout le temps autant que le projet d’un autre gars. Pour les autres projets « Minuit 20″ et « Dans le Carré », je savais que j’étais en mode entrainement, je développais mes armes. Sur « FullG », je voulais et ce que j’ai réussi à faire, c’est que n’importe quel rappeur qui rentre dans son studio puisse dire à son beatmaker : « Fais moi une instru à la Tortoz ». Je voulais vraiment avoir ma couleur et arrêter que les gens disent que ça ressemble à un tel, etc… Des fois c’était légitime mais pour ce projet, personne ne m’a encore dit ça.


« (G-Town), c’est un peu notre Gotham City. »


Avec ce projet, même si c’était déjà amorcé dans les deux autres, tu as créé une sorte de ville fictive et imaginaire : G-Town.

C’est Jhon Rachid qui me disait : « C’est carrément pas stylé Grenoble ». Je trouve que j’ai réussi à rendre un peu plus stylé notre Grenoble. On a tellement démocratisé l’expression que je tombe parfois sur des profils Instagram de gens qui ne me connaissent même pas et qui mettent G-Town en localisation. Tout le monde l’emploie maintenant, c’est un truc dont on est trop fiers. C’est parti d’un délire qu’on a eu avec Kaba (nldr : backeur de Tortoz et présent sur « FullG ») et maintenant ça en est là. Un mec qui n’a rien à voir, il ne se doute même pas que c’est Grenoble, et je trouve que ça tue. C’est un peu notre Gotham City, tu vois (rires). Je me suis créé ma propre ville dans ma tête mais qui est la mienne aussi.

Tu as voulu mettre Grenoble à l’honneur sur ce projet.

Je connais plein de rappeurs mais ceux là… Pour moi, un mec comme Kaba n’a rien à envier aux autres rappeurs exposés. Il fallait que je puisse montrer ça aux gens. C’était aussi en réponse aux gens qui m’ont souvent pointé du doigt en disant que je me servais de Mister V. Au final, j’ai fait pour Kaba et Nato, ce qu’Yvick a fait pour moi. Je ne trouve pas du tout que c’est de la triche, je trouve juste que c’est normal, on est la même équipe, chacun se donne de la force. Yvick par exemple, je suis intervenu en tant que DA sur tous les morceaux de son album qu’il est entrain de préparer. Donc je trouvais ça trop lourd de pouvoir passer le flambeau puisque ça marche mieux pour moi. Si demain, Kaba ou Nato sortent un son, ça ne sera pas dans l’anonymat total.

Ça a du te casser les couilles d’être catalogué comme « le pote rappeur de Mister V ».

De ouf. Des fois, on me reconnait dans la rue, et on me dit : « T’es pas le pote de Mister V » ? Ça ne me fait pas chier car au final, c’est un mec qui peut potentiellement acheter mes CD. Ça ne veut pas dire qu’il ne m’aime pas, il m’a juste découvert comme ça. Mais j’essaye de me détacher de ça au maximum. J’apparais moins avec lui, on me voit moins avec lui. Il ne devait même pas avoir de featuring MQEEBD dans le projet mais le problème c’est que c’est mes gars, je suis tout le temps avec eux, des sons qu’on a fait ensemble, je peux t’en sortir une dizaine. On est ensemble, on va au stud’ et on fait un son. Quand tu as un son comme Bowl, je ne vais pas me dire : « Oh non, je ne vais pas le mettre parce qu’il y a mon pote dedans ». C’est relou, ça me casse les couilles. Et au final, les gens ont kiffé, j’ai eu de gros retours.

J’essaye de me détacher de l’image Mister V, sans oublier que c’est mon gars. Avant c’était l’excuse des gens : « Ça marche pour Tortoz parce qu’il y a Mister V ». Aujourd’hui ma musique parle pour elle même. Je l’ai ressenti quand j’ai sorti Couronne, j’ai senti que les gens se disaient : « C’est peut-être son pote mais il ne fait pas de la merde ». Avec « FullG », ça en parle même plus limite. 

Pour revenir au projet, on remarque la présence de Dogg Master à la talk-box sur Wake Up. Et je crois bien que c’est la première fois qu’un rappeur grenoblois, en dehors de son équipe, fait appel à lui sur un morceau. Alors que c’est un putain de talent.

C’est un génie. En fait, mon père est bassiste et il le connait de la musique. Je le connais depuis très longtemps, j’écoutais ses CD avant même de faire de la musique, je les ai butés. Depuis au moins 4-5 ans, je lui disais : « Viens on fait un son ». Même quand j’étais nul, il était chaud. Mais dieu merci, j’ai attendu le bon moment. Ce morceau Wake Up, c’est le son qui m’a le plus cassé les couilles. Je l’ai mis en Bonus track car moi même, j’étais incertain à la fin. Les couplets, je les ai posés hyper rapidement, c’était trop simple. J’ai écrit le refrain, je l’ai chanté avec ma voix. Mais je ne trouvais pas ça stylé. Looka mon DJ, est venu au studio et m’a donné l’idée de la talkbox. Et je me suis dit direct : Dogg Master ! Je lui ai envoyé le jour même la maquette et il m’a directement renvoyé le morceau. 

À la base, je suis un méga fan de Kaytranada. Et j’suis un méga fan d’un mec que j’ai la chance de connaitre aujourd’hui, High Klassified. C’est des canadiens, ils viennent tous de la même ville qui s’appelle Laval. C’est les meilleurs beatmakers que je connaisse, et ils habitent tous là-bas. C’est des tueurs. Ils font tous du future beat, et des sons à la Kaytranada. Je le dis depuis très longtemps, c’est l’avenir du chill. J’ai toujours trouvé que ça se rappait facilement, et donc quand j’ai reçu la prod’ de Wake Up, j’étais trop refait. J’aimerais carrément faire des EP de chill, du genre pour cet été. J’aime trop ça. C’est un truc que je vais faire je pense.

Comment le travail s’est fait avec Guilty (nldr : beatmaker du Katrina Squad, proche du rappeur SCH) ?

Le morceau avec Guilty, c’est parti d’une mélodie de piano que j’avais en tête. C’est la première fois que je construisais un morceau comme ça. J’avais tout en tête, mais je ne savais pas la produire, il fallait qu’un gars la fasse. J’ai demandé à des gars pas vraiment connus qui s’appellent OC Productions, ils m’ont fait la mélodie. Sauf que c’est des petits beatmakers, ils n’ont pas le matériel pour faire taper une instru. L’instru n’était pas assez pro, mais j’ai fait ma maquette dessus. Je sentais toujours un potentiel sur ce track là. J’ai réfléchis à un beatmaker, et j’ai pensé à SCH, au délire de Gomorra… Allez je porte mes couilles et je contacte Guilty. Je le cherche sur Facebook, je tape son nom et là je me rends compte que quand j’étais à L.A. en janvier, sans le savoir, il m’avait déjà envoyé un message pour me dire qu’il aimait ce que je faisais. J’avais pas capté que c’était lui, je l’avais un peu négligé, il était 3h du mat’ ! (rires). Et quand je me suis rendu compte que c’était Guilty(rires). Je l’ai appelé, je me suis excusé, je lui ai envoyé la prod’, il m’a dit qu’il voyait ce que je voulais. Il m’a fait une intro, une outro, des ponts et c’était bon. Il y a eu une putain d’alchimie avec lui.

Concernant l’avenir, tu évoques dans un morceau avec A2H que tu rêves de signer en major. Est-ce réellement la meilleure des solutions pour toi ?

Depuis que j’ai sorti « Dans le carré », c’est la question que j’ai en tête tous les jours. Quand j’ai sorti ce projet, j’ai eu presque toutes les grosses structures qui m’ont contactés. J’ai eu des rendez-vous chez Sony, Universal, etc… Ils voulaient signer « FullG », ils trouvaient ça costaud. Mais moi, je voulais encore faire un projet gratuit. Selon moi, je n’avais pas encore les épaules pour faire un projet payant. Ils étaient persuadés que si, moi non. Au final, on s’est dit que ce n’était pas le moment. Je n’ai pas fermé les portes, je ne suis pas contre signer en major mais j’aime trop la musique pour qu’on me dicte ce que je dois faire, et je ne voulais pas avoir de DA. J’ai besoin de budget et de com’, tout ce qui est DA je m’en bats les couilles, je fais mes sons en studio. J’avais pas envie de négocier donc on s’est trouvé une distrib’. Le plus intéressant, c’était Modulor, comparé à Believe qui ont de plus gros artistes qui font plus d’argent que moi, et chez qui je n’aurais été qu’un pion. Chez Modulor, je suis un bon gars de leur catalogue, je sens qu’ils me poussent et qu’ils me donnent de la force. Pour l’instant, je ne regrette pas.

Ça fait quand même assez longtemps que tu rappes sur Grenoble. Pourtant, tu fais très peu de concerts, on a même parfois l’impression qu’il y a un boycott, même si le mot est peut-être un peu fort.

De fou. Même de France, personne ne me programme ! C’est même plus une question de mérite, c’est juste qu’ils perdent de l’argent ! Quand tu vois que la date à Grenoble, on a rempli en 4 jours, trois semaines avant la date… Il y a une demande, c’est du business. Là, partout en France on me demande de jouer dans leurs villes. Du coup maintenant on se produit nous même, comme au Nouveau Casino à Paris. Les programmateurs boycottent de ouf. Je n’ai jamais su pourquoi.


« On s’est rendu compte qu’on pouvait faire les choses nous mêmes, et qu’on avait besoin de personne. »


Je pense qu’à Grenoble, en dehors de mon équipe, très peu de rappeurs m’aiment. Je ne leur ai jamais rien fait mais le fait que ma musique marche, ça fait jacter. Ils savent très bien au fond d’eux que je n’achète pas mes vues, ou que mon père n’a jamais acheté 200 places de concerts sur 300 lors de mon concert à l’Ampérage, mais ils aiment jalouser, ça les rassure. Il y a des mecs sur Grenoble qui ne m’aiment pas mais qui viennent me demander des conseils, de partager leurs clips ou pour enregistrer dans mon studio. C’est arrivé que des mecs qui me taillent, demandent à mon réalisateur de bosser avec eux.

J’ai l’impression que les gens te tirent vers le bas, jusqu’au jour où tu as réussi. Et le jour où tu as réussi, vu qu’ils ne peuvent plus rien changer, ils sont obligés de dire : « Lui, je le connais de l’époque ». C’est des hypocrites. Mon pote Yvick est passé par là, moi aussi, je prends le bon chemin. Donc oui je suis boycotté de ouf. Mais tu verras qu’à partir de l’année prochaine, ça va changer. À l’époque, on avait contacté tous les tourneurs de Grenoble. Aucun n’a répondu, même pas de réponse. Aujourd’hui on me court après car il y a de l’argent à se faire mais nous on s’est rendu compte qu’on pouvait faire les choses nous mêmes, et qu’on avait besoin de personne.


« Pour percer quand tu viens de province, il faut être deux fois plus déter. Mais quand tu pètes, tu peux péter beaucoup plus haut. »


D’où te viens ce côté revanchard, cette envie de tout niquer, « ramener la couronne sur Grenoble » ?

Il y a d’abord le fait que personne n’ai cru en moi. Aujourd’hui, je vois des gens qui n’auraient jamais misé sur moi et qui reviennent. Mais c’est trop simple. Une fois que tu as commencé à faire des vues, c’est pas là où tu dois croire en moi, c’était avant, comme tous les gars de mon équipe. Il y a aussi ce côté revanchard du fait que cela soit beaucoup plus dur pour un mec de province de percer. Tout le monde parle du web : on a beau prendre les exemples de SCH, mais des SCH, y’en a pas tous les ans ! Tous les autres sont parisiens. Quand je monte à Paris et que je dis que je suis là, je vais avoir des interviews tous les jours, je vais rencontrer des beatmakers… Au final, je vais pouvoir travailler et évoluer beaucoup plus facilement. Je me dis que si je vivais à Paris, je serai bien plus haut.                               us

Pour un rappeur parisien qui fait autant de vues que moi, jouer au Nouveau Casino, c’est normal. Moi je viens de Seyssinet-Pariset (nldr : ville à côté de Grenoble) ! Jamais de ma vie je me serais imaginé arriver là. Mercredi je vais chez OKLM et j’y vais pour tout niquer, alors que ce n’est qu’une radio. Pour percer quand tu viens de province, il faut être deux fois plus déter. Mais quand tu pètes, tu peux péter beaucoup plus haut. Quand t’es dans Paris, t’es dans un cercle un peu fermé. J’ai l’impression que lorsque tu viens de province, tu es moins dans le rap game, ça plait plus aux gens de voir des choses d’autre part : « Putain c’est un rappeur de Grenoble, personne n’a jamais vu ça ». Tu retrouves ça chez beaucoup de rappeurs de province. L’objectif c’est d’aller à Paris car tu as besoin de tout niquer.r

Aujourd’hui le rap est ton métier. À quel moment t’es tu dit que tu allais véritablement te lancer dedans ?

C’est arrivé quand j’ai eu les scores de « Dans le Carré ». J’ai fini mon année en 2015 et je voulais arrêter l’école. Il s’est avéré que c’était l’été et j’ai fait deux mois où je n’ai fait que du son. Quand je suis arrivé en Septembre, je me suis dit que j’allais sortir le projet « Dans le Carré » que j’étais en train de faire puis je trouverai un travail. Et quand j’ai vu les scores du projet, j’ai vu que je pourrais vivre avec ça. Et pourtant c’est un projet gratuit, donc ça vient du streaming, de la scène, de la sape, des produits dérivés : je suis un débrouillard. Et KOS XL est excellent dans tout ça. J’ai même donné des astuces aux majors auxquelles elles n’avaient même pas pensé.

Selon toi, il te manque quoi pour toucher le grand public ? As-tu déjà fait des morceaux qui selon toi seraient susceptibles de l’atteindre ?

Pour l’instant, je m’en bats les couilles, ce n’est pas le but. Un son comme Bagdal, c’est un tube commercial, même si on ne s’est jamais dit qu’on allait faire un son dance-hall pour que les meufs soient affolées et qu’elles fassent des snaps la bouche en cul de poule. Si dans le prochain projet, je fais un son commercial de ouf à la Gim’s et bien c’est parce que je voulais que le morceau soit comme ça, pas parce que je voulais toucher le grand public. Pour l’instant, j’ai envie de toucher le milieu du hip-hop, que les gens disent que Tortoz est un kickeur, qu’il fait un truc qui n’existe pas en France, qu’il fait du Toronto de Grenoble, que personne ne fait ce qu’il fait. Pour moi, Hamza a réussit à faire ce que je veux faire dans un autre genre. Il a réussit à ramener Atlanta qui pour moi était hyper-mal reproduit en France. La trap en France – à part quelques artistes – ça sonnait beaucoup trop français. Moi je veux ramener la vibe de Toronto, pas juste pomper. Un mec qui pourrait percer aujourd’hui, c’est un mec qui arrive à faire du Bryson Tiller en français, en mode vraiment trap-soul. Personne ne fait ça. Il y a des mecs qui essayent comme Monsieur Nov’, mais c’est pas ça encore.


« J’ai pas du tout fait de la musique pour être connu. »


Dans ta jeune carrière de rappeur, quel est ton meilleur souvenir jusqu’à maintenant ? 

Si je te réponds comme ça, je te dirai que c’était il y a deux semaines, quand j’ai fait mon concert à Grenoble. J’en avais déjà fait un qui s’était super bien passé mais il y a deux semaines, j’ai véritablement senti l’amour des gens. Les gens m’aiment parce que je fais mon truc. Comme Zidane – en un million de fois plus fort – a du le ressentir en 1998 : « Wow, tous ces gens là sont dans la rue parce que j’ai mis deux buts ! » (sourires). Et bah c’est ça.

J’ai un rapport hyper compliqué avec les fans : je suis à la fois très proche et à la fois je n’aime pas trop, c’est pas mon truc de prendre les photos, etc… Je le dis souvent : si je pouvais rester toute ma vie dans mon studio, j’y resterai. Le problème c’est qu’aujourd’hui en 2016, tu ne peux pas faire ça. Je ne suis pas du tout à l’aise avec le succès, j’ai pas du tout fait de la musique pour être connu. Je n’aime pas que les gens adulent, mais de voir que des petits, des grands, tendent la main et te donnent du love… Et là tu te dis : « Wow, j’ai fait ça parce que j’ai sorti une musique ? ». Des gens pleurent sur ma musique ou baisent sur ma musique ! C’est un sentiment de ouf. Je suis rentré dans la vie intime des gens. 

Petit, tu t’imaginais rappeur ?

J’y ai pensé hier. J’ai revu des photos de moi à l’époque du collège. C’est fou si à cette époque là, j’avais su que j’allais devenir Tortoz, que certaines personnes allaient être « fans » de moi ! Cette meuf qui m’a tej’, peut-être qu’elle ne m’aurait pas tej’ aujourd’hui (rires). J’avais 15 ans et je me voyais pompier ou commerçant (sourires). Mais tout était tracé, il fallait que je devienne artiste !

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