Sonita, afghane, 15 ans nous apprend la subversion

Sonita est une jeune rappeuse afghane qui a fui la guerre, a failli être vendue à 15 ans et a réalisé un clip pour dénoncer les mariages forcés dans son pays. Nous avons eu la chance de la rencontrer à Grenoble à l’occasion de la sortie d’un documentaire éponyme Rokhsareh Ghaem Maghami  sur son histoire. Sonita mesure un mètre et demi, a le charisme de Tupac et des leçons à donner à beaucoup de rappeurs français. Portrait.

Jeune fille à vendre

I am seen as a sheep grown only to be devoured.

They repeat that it is time to sell me.

I am a person too, these are my eyes and ears.

Have you ever seen a sheep complaining about death?

En la voyant arriver tout sourire dans la salle de cinéma, on s’est apercu qu’elle etait à la fois toute petite et incroyablement charismatique. Presque intimidante dans sa légèreté.

Sonita est née dans le mauvais pays au mauvais moment, dans une famille traditionnelle afghane où les filles sont élevées pour être mariées. C’est une immigrée qui vit seule, dans les périphéries de la capitale iranienne, là où les Afghans sont confrontés à une discrimination réelle, au regard de la loi et dans la vie quotidienne.

C’est sa rage et son impuissance qui l’animent, comme ces Français des quartiers défavorisés, à l’écart du reste de la société. Son rap kitsh et naïf transpire la rébellion d’une adolescente asphyxiée dans une société figée où la tradition semble immuable.

Elle reprend à peine son souffle pour hurler en dari – sa langue maternelle – son désespoir au nom de toutes les filles de son pays captives d’une coutume intouchable. Ses paroles oscillent entre soumission et révolte contre l’autorité parentale.

Dans le clip de son tube « Jeune fille à vendre » qui lui a valu une reconnaissance internationale, un code barre sur le front, le visage marqué par l’empreinte des coups des ses frères et son corps d’adolescente enveloppé dans une robe de mariée, Sonita se révolte contre le destin qui l’attend. La conception un peu kitsch et l’amateurisme de la production y ajoutent une forme de vérité.

Elle rappe contre le mariage forcé, une pratique toujours en vigueur en Afghanistan dans les familles traditionnelles. Elle rappe contre le système de dot qui détruit la vie de milliers de fillettes et contre les familles afghanes qui vendent leur filles à des inconnus pour quelques milliers de dollars. L’adolescente ambitieuse de quinze ans qui aurait voulu être la fille de Rihanna et de Mickael Jackson « parce que ça sonne américain » (sic.) et qui rêve de devenir une star, se révolte contre un ordre qu’aucune autre fille n’a même l’idée de contester en Afghanistan.

Fuir les Talibans

I scream to make up for a woman’s lifetime silence.

I scream on behalf of the deep wounds on my body.

I scream for a body exhausted in its cage.

A body that broke under the price tags you put on it.

Sonita Alizadeh est née à Hérat, une ville conservatrice du Nord-Ouest de l’Afghanistan aux abords de la frontière iranienne. Au début des années 2000, sa famille décide de quitter l’Afghanistan pour fuir les Talibans. Ces derniers manquent de les exécuter sur le chemin. Ses parents repartent peu de temps après à Hérat, la laissant aux mains de sa grande sœur dans les quartiers périphériques de la capitale.

Sans papiers, Sonita est prise en charge par une association qui s’occupe des enfants des rues qui accepte de lui verser de quoi survivre en échange de travaux d’entretien. Parmi ses amies, l’une est promise à un Afghan déjà marié, de dix ans son aîné pour une somme de 10 000 dollars.

Sonita, elle, avait déjà été vendue à un inconnu à l’âge de neuf ans mais le mariage n’avait finalement pas eu lieu. Sa mère arrive à Téhéran pour la ramener en Afghanistan et la marier. Son grand frère a besoin de l’argent de la dot pour épouser sa fiancée. Sonita n’a alors que 15 ans. Elle décide alors de défier sa famille, la tradition, et la loi iranienne qui interdit aux femmes de chanter, en refusant publiquement ce mariage dans un morceau.

C’est une réalisatrice irano-américaine qui achètera sa liberté en lui permettant d’étudier aux Etats-Unis.

Le rap a mauvaise presse en Afhanistan

I am perplexed by this tradition and these people.

They sell girls for money. No right to choose.

Now my father is concerned about the cost of life.

Whoever pays more the girl that is his.

On ne connaît pas grand chose au rap afghan. La seule chose dont on est sûrs, c’est que la musique y est mal perçue dans les milieux conservateurs et religieux. Le rap encore moins, dans la mesure où c’est une musique occidentale, qui par essence dénonce, provoque et se place forcément contre l’ordre établi.

Un article du Monde nous a fait découvrir les groupes Pascal et Motlaq & Leto, composés de jeunes Afghans issus de la ville d’Hérat, comme Sonita, qui eux aussi dénoncent les problèmes qui minent l’Afghanistan. Ils se rebellent contre l’emprise du religieux sur la société, le conservatisme familial, la corruption des dirigeants et la discrimination que subissent certaines ethnies. Comme on peut le voir sur son clip (ci-dessous) avec ses yeux bridés, Saket, le chanteur de Pascal appartient au groupe ethnique Hazara (musulmans chiites) qui a longtemps été brimé par les pachtounes majoritaires.

Et comme c’est le cas de Sonita en Iran, où la loi interdit aux femmes de chanter seules, la plupart des studios refuse d’enregistrer leurs morceaux qui portent atteinte à la légitimité l’islam dans la société. Or l’apostasie peut être très sévèrement punie, pénalement comme socialement. Alors ces jeunes rappeurs, comme Sonita, ont recours à YouTube, le meilleur outil pour se faire connaître en contournant l’interdit.

Répression

But I wish you would review the Quran.

I wish you knew it doesn’t say women are for sale.

Une autre chanteuse de rap afghane est connue pour avoir dénoncé les violences commises à l’encontre des femmes en Afghanistan. Paradise Sorouri et son fiancé Dairos forment le Duo143. Projection d’acide, port de la burqa, mariages forcés : dans le morceau Nalestan, Paradise Sorouri recense et condamne les différentes injustices et violences que subissent les femmes afghanes. Cette chanson lui a valu de recevoir des menaces de mort en 2013. Parce que les femmes artistes, et encore plus les chanteuses et les danseuses, restent encore souvent considérées comme des prostituées en Afghanistan.


Let me whisper to you my words.

So no one hears that I speak of the selling of girls.

My voice shouldn’t be heard as it is against sharia.

Women must remain silent. This is this city’s tradition.

Jeune fille à vendre, avec son instrumentale tire-larmes, s’est donné pour mission de changer les choses. Aujourd’hui Sonita vit et étudie aux Etats-Unis grâce à une bourse d’études. En Afghanistan, ce morceau commence à transformer les mentalités : sa copine du centre a refusé de se marier et est même parvenue à poursuivre des études. Sa chanson a également eu un écho mondial, révélant aux yeux du monde (ou en tout cas des lecteurs de Télérama),  la situation d’un pays tombé dans l’oubli.

Et si vous êtes curieux de connaître les détails de l’histoire de Sonita, on vous conseille vivement le magnifique documentaire éponyme de Rokhsareh Ghaem Maghami en salles en ce moment.

 

 

What you did to me, infidels won’t do to Muslims

I swear it hurts when there are no feelings

When you are in a stranger’s embrace

Ondine de Gaulle

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