Mourad (La Rumeur) : « Tu ne quittes pas une famille »

La Rumeur est l’un des seuls groupes de rap à avoir une activité régulière depuis ses débuts il y a 20 ans. Pour marquer l’occasion, nous avons décidé de partir à la rencontre du membre le plus discret du collectif. Nous voulions revenir avec lui sur son histoire mais également sur sa version de l’histoire du groupe qui, quoi qu’il arrive, a déjà marqué le rap français.

 


Auteur : Antoine Fasné

Photos : Paul Mesnager


Enfance

Quand mon père est arrivé du Maroc dans les années 60, il a bossé tout de suite. Il m’a raconté un peu tout ce concept. T’arrivais en France, tu ne parlais pas trop le français, on te donnait un coup de tampon et on te disait,« Toi tu vas là, tu vas travailler sur la charpente, toi tu sais compter, etc…» . Mon père était maçon, il a aidé à retaper des bâtiments haussmanniens sur Paris puis il a travaillé en usine. D’un point de vue économique général, il y avait beaucoup de choses à faire. La France avait besoin de beaucoup de main d’œuvre donc elle a pioché dans ses anciennes colonies : « On vous à aidés à venir, maintenant vous travaillez pour nous et on vous demande pas votre avis. » C’est de ça dont on parle dans « Le cuir usé d’une valise ».

Je suis né à Paris en 1972. J’habitais à quelques pas d’ici, rue Montorgueil (Entretien réalisé à Beaubourg, ndlr). J’ai vu l’expansion de Châtelet Les Halles, ça n’existait pas tout ça. Il y avait Beaubourg bien sûr mais c’était plus une ambiance de marché, beaucoup plus populaire. Vers 7-8 ans, j’ai basculé en ville nouvelle, à Saint-Quentin-en-Yvelynes, plus précisément à Elancourt, qui faisait partie de cet ensemble de ville nouvelle avec Trappes et Maurepas notamment. Elancourt venait d’être construite et quand je suis arrivé, tout n’était pas fini, il y avait encore des bâtiments en construction. Quand t’arrives là, tu quittes le gris de Paris pour un endroit avec beaucoup de verdure, avec beaucoup d’espace, t’es enthousiaste puis tu déchantes un petit peu et c’est là-dessus qu’un morceau comme « A 20 000 lieux de la Mer » a été pensé. C’est à ce moment que j’ai connu Philipe (Le Bavar, ndlr), à l’école primaire en fait. On a beaucoup traîné ensemble à partir de ce moment. À l’école on était mélangés, on pouvait trouver des Marc-Antoine, des Abdel, des Mamadou. Il n’y avait pas de problèmes de communautarisme. Par exemple, les parents de Philippe qui venaient des Antilles rencontraient mes parents qui étaient Marocains. C’était une période d’échange, les cultures se télescopaient et se proposaient des choses. Cependant, tout n’était pas tout beau ni tout rose, il y avait bien sûr des tensions mais on se disait : « Ok on est là, dans cette ville, essayons de vivre bien sans soucis ». Même si les soucis te rattrapaient souvent.

« Certains élèves sont mis sur une voie de garage parce qu’ils ont un visage et une histoire qui parlent pour eux. »

 

Mourad (La Rumeur) Paul Mesnager

La déception est née plus tard, tu comprends quand tu grandis, quand tu évolues. On te parle d’orientation scolaire au collège ou au lycée et ceux qui sont censés t’orienter donnent l’impression de décider qui va réussir qui ne va pas réussir. Donc certains élèves sont mis sur une voie de garage parce qu’ils ont un visage et une histoire qui parlent pour eux. Les gens issus de l’immigration étaient défavorisés, c’est sûr. Quand tu vois que les moyens ne sont pas mis pour certains actes sociaux ou alors seulement pour une certaine catégorie de la population, pas pour ceux qui en ont vraiment besoin, c’est là que tu commences à vouloir t’exprimer politiquement et c’est ce contexte qui a fait l’essence de La Rumeur, je crois. On essaie de calmer les choses en mettant un petit pansement sur une jambe de bois, avec des fêtes de la ville, des fêtes d’automne et bla bla bla. Comme je l’explique un peu dans le morceau « A 20 000 lieu de la mer », sur un tas de fumier tu peux mettre toutes les fleurs, ça ne va rien changer.

Rencontre avec le Mouvement

Quand le hip-hop est arrivé en France, en 1980, on était déjà dedans. C’est mon frère qui m’a fait découvrir le hip-hop et c’est avec lui que j’ai fait mes premiers pas dans ce mouvement. On est rentrés par le biais de la danse et du graffiti. Ce sont surtout les danseurs qui m’ont initié à cette culture, comme Rock Steady Crew ou Break Machine. Ce n’était pas du rap , c’était que de la musique, que du beat même s’ils plaçaient parfois quelques rimes. C’était le son et la danse qui nous intéressaient. On cherchait le moindre spot de pub, le moindre reportage où cette discipline apparaissait. Là où on s’est dit que c’était enfin reconnu, c’est quand on voit des breakers apparaître à la cérémonies de clôture des Jeux Olympique de Los Angeles en 1984, sur le morceau « All Night Long » de Lionel Richie. Dans le même temps ou un peu après, tu découvres les après-midis à Stalingrad avec Dee Nasty qui balance du son, tu vois FBI, les BBC Crew, Kop, etc… Ils font des trucs de malade. Tu découvres aussi les soirées, je n’étais pas encore majeur à cette époque, c’est donc mon frère qui m’y emmenait. On allait au Globo et dans d’autres endroits. C’étaient les premières soirées en fait. À cette époque, c’était un mélange de mecs comme nous et des mecs de la hype parisienne. C’étaient des pures nuits qui finissaient en général à Montparnasse pour attendre le premier train qui te ramènerait dans le 78. Je me souviens d’une période à deux vitesses, nous on écoutait du hip-hop et d’autres écoutaient de la new wave, de la pop, etc… Ça formait des clans. Moi je n’écoutais que du hip-hop et ne traînais qu’avec des gens qui faisaient la même chose. On était soudés, on était entre nous. On ne bougeait qu’ensemble et on se reconnaissait tout de suite. Les vêtements étaient très importants aussi, on se reconnaissait grâce à ça. J’ai toujours été passionné par les sneakers et c’est de cette époque que ça me vient. Dans les premières vidéos de B-boy, les mecs portaient des Puma Suède, des parquas Nike ou encore des windrunners. Forcément nous, on voulait faire comme eux. Je me souviens encore de ma première paire de running, d’ailleurs j’ai appris plus tard que c’était un modèle femme (sourire). Ça faisait vraiment partie du truc, on allait acheter des paires à Ticaret. Ça me rappelle aussi de l’émission HIP HOP de Sidney sur TF1. Le dimanche, on se retrouvait à la fin de l’émission, quelqu’un ramenait un poste et on dansait avec nos sneakers et nos survet’s. Au début, je n’accrochais pas du tout au rap français. Étant plus dans le break, j’écoutais surtout des trucs américains. C’est avec des radios comme Radio Nova et Radio Set que je me mets à vraiment découvrir le rap français. Dee Nasty officiait sur les deux radios et animait des émissions de rap français. Là justement, je découvre des MC’s comme EJM, les Littles, et New Generation MC’s. Je me souviens de la première fois où j’ai entendu EJM, c’était sur Radio Nova, il avait même rappé en créole. Il y avait aussi l’association IZB qui était la première asso à organiser des concerts et à ramener des rappeurs des USA et d’Angleterre. Les concerts commençaient à se faire sur Paris. Je me souviens du premier concert de Big Daddy Kane à l’Elysée Montmartre, de la venue de Public Enemy dont Canal + avait d’ailleurs beaucoup parlé à l’époque. Les concerts étaient complets, c’était mémorable. Ça fait partie des lives qui m’ont le plus marqué avec d’autres que j’ai vu beaucoup plus tard comme Method Man, Ice Cube etc… À force de bouger ensemble, de traîner ensemble, il y a un grand collectif qui s’est monté, un collectif à l’ancienne avec des tagueurs, des danseurs, des rappeurs. C’était le crew État de Choc dont faisait partie EJM et que mon frère a rejoint en tant que danseur. Après le rap a évolué, ce n’est plus l’instru qui dominait mais bien la rime, qui s’est mise à prendre de l’importance et à dominer l’instru.

Les prémices de La Rumeur 

Juste avant l’année du bac, un été, mon pote Jany que je connaissais via le lycée et le basket me dit qu’il a intégré un groupe de rap où il est choriste/backeur. À l’époque des formations à l’ancienne, il avait plus un rôle de MC (maître de cérémonie, ndlr) que de rappeur. Il accompagnait les rappeurs. Et il me dit : « Il y en a un que tu connais et que tu connais même très bien ». C’est donc à ce moment-là que j’apprends que Philippe rappait. On avait été à l’école ensemble, on se connaissait bien, mais on avait jamais partagé cette passion commune. Jany propose que je les rencontre au terrain de basket parce qu’ils cherchaient des gens. C’est de là que je rencontre Ekoué que j’avais vite fait croisé auparavant et que mon frère connaissait plutôt bien. Après discussion, j’ai rejoint le groupe, j’avais le même rôle que Jany au départ. À cette époque, le nom du groupe était Ultime Coalition. Il y a eu beaucoup d’autres noms que j’ai oubliés jusqu’à La Rumeur. Je découvre donc la scène à ce moment-là. En plus de Philippe, Ekoué, Jany et moi, il y avait un DJ qui s’appelait Eric. Le groupe ressemblait un peu à NTM avec Ekoué et Philippe en rappeurs, nous en choriste et des danseurs tels que Rissno et Greg. Avec Jany, on avait un peu le même rôle que Yazid ou les Psykopat avaient au sein de NTM au tout début. On travaillait déjà sérieusement et déjà en ce temps-là, on préférait être seuls, on ne voulait pas faire des concerts pour la mairie ou autres kermesses. À partir de là, ma vie se coupait en deux : j’avais d’un côté l’école, la famille et de l’autre le rap. J’ai délaissé beaucoup de choses pour avoir le temps pour le rap. Le premier concert était en première partie de Timide et Sans Complexe, ça se passe super bien. Pour nous, à cette époque, c’était vraiment cool de faire un concert avec un groupe reconnue dans le milieu. Peu de temps après on fait un festival à Saint Germain-en-Laye et on rencontre Mehdi et Gerald (Kool M et Soul G, ndlr)  qui faisaient les DJ pour un autre groupe. On discute et eux, trouvent mortel le style et l’écriture de Philippe et Ekoué. On se trouvait très bons les uns les autres. Ils étaient très bons aux platines et aussi en tant que concepteurs musicaux. Ils étaient DJ depuis longtemps, déjà, ils étaient plus âgés que nous. Bien qu’on ait vécu dans des villes différentes, avec eux on a presque vécu les mêmes choses. On a regardé les mêmes séries télé, comme Poignes de Fer et Séduction, Têtes Brulées. On a tous écouté des vieux sons de Georgio Moroder ou encore Parliament. On a donc à peu près la même culture d’image, de musique et la même histoire. Le moment où je deviens rappeur à part entière dans le groupe, c’est quand Ekoué rencontre Rockin’ Squat et commence à collaborer avec Assassin. Assassin est un groupe très politisé à l’époque, un rap avec une conscience politique comme Public Enemy.

« C’est Rockin’ Squat et Docteur L qui m’ont motivé à utiliser ma voix après m’avoir entendu enregistrer »

 

C’était notre point commun avec eux. On avait à peu près la même vision du rap. Pas un truc festif mais quelque chose qui sert à mettre le focus sur une réalité quotidienne. Une réalité dure, sale et difficile. Cette connexion nous amène nous aussi, avec Philippe, à rencontrer Assassin en studio. Et de là, c’est Rockin’ Squat et Docteur L qui m’ont motivé à utiliser ma voix après m’avoir entendu enregistrer. Comme c’est aussi à ce moment-là qu’on se dit qu’il n’y a plus de place pour des choristes dans le groupe, je me suis mis à rapper avec Philippe et Ekoué. À cette période, on cherchait vraiment le concept final du groupe. C’est  d’ailleurs là que le groupe prend le nom de La Rumeur. Avec notre manager du moment, Rissno, ancien danseur du groupe, on voulait trouver un moyen de sortir quelque chose. C’était pas facile. Je me souviens de la galère pour trouver des salles afin de travailler, trouver une structure. D’un côté ça nous a servi. C’est bien. Ça nous a endurcit. On a compris très vite les choses. Ok, c’est comme ça, ben on va tout aller chercher par nous-même maintenant, on ne demandera rien. On va tout faire pour obtenir nous même les choses. On ne peut pas obtenir de salles ? Pas grave, on va se démerder, on va aller chez untel ou untel. Ce bordel a certainement renforcé notre aigreur et c’est quand t’es dans la panade, dans les prises de tête que tu fais un meilleur taf et que t’es encore plus satisfait de ce que tu peux donner. Donc on s’est battus, on a fait nos trucs et on est devenus intransigeants. À force de rencontres, on capte Monté Cristo de Fuas Music qui nous permet d’envisager de sortir un premier projet.

« C’est  au moment de l’enregistrement du premier volet que j’ai rencontré pour la première fois Hamé »

 

La formation définitive de La Rumeur et les trois premiers volets

Les gens nous conseillaient de faire un album, nous on a dit non direct malgré le fait que nous faisions notre petit bonhomme de chemin dans l’underground et qu’il y avait de bons retours. Il était judicieux de sortir d’abord un EP pour Ekoué dont les featurings avaient bien touché le public. À ce moment-là les EP, ça n’existait quasiment pas. Tu sortais un single puis après un album, ou alors des mixtapes. Non, nous on a dit EP 5-6 titres. Et c’est à partir de là qu’on a tout verrouillé dans le sens où l’on décidait nous même de ce qu’on voulait faire et ce n’était pas autrement. C’est au moment de l’enregistrement du premier volet que j’ai rencontré pour la première fois Hamé, le jour où Ekoué doit enregistrer le dernier morceau de son volet qui au final deviendra le morceau rassemblant tout le groupe. Hamé était invité sur le morceau. Il venait de Perpignan à Paris pour faire ses études et avait croisé Ekoué quelques temps avant à une soirée hip-hop sur Paris. Les deux avaient la même passion pour le rap et l’écriture. Donc le jour de l’enregistrement, j’écoute le couplet d’Hamé et j’ai tout de suite compris que c’était un tueur au niveau de la rime et du flow. Ensuite, Ekoué me demande si je n’ai pas écrit un truc. Je fais un couplet a capella pour tester les voix parce qu’on avait prévu un habillage sur le morceau. Ekoué me dit : « Ça tue, c’est mortel, refais le avec la musique ». Je l’ai refait, enregistré puis Philipe s’est greffé et ça a donné Le Coup Monté, notre premier morceau à quatre. C’est pour ça que par la suite, on a fait un morceau à quatre sur chaque volet. Aujourd’hui je ne sais toujours pas si Ekoué avait prémédité son coup pour ce morceau, si c’était un traquenard (sourire). Entre l’enregistrement et la sortie du maxi, il y a un long laps de temps pendant lequel La Rumeur a pris sa forme définitive, avec Hamé donc. De là, on a pu réfléchir à la sortie du premier maxi et ce qu’on voulait être.

On voulait être un groupe qui, avant de mettre les visages en avant, donne la primauté aux textes, à la recherche de la rime la plus juste. Il faut savoir qu’à cette période dans le rap français et même dans le rap ricain, il y avait de plus en plus  de textes légers. On est un peu nés en opposition à ça. Ce qu’on voulait démontrer, c’est que tu pouvais tout à fait venir avec un instru assez doux et y poser un propos assez dur. Et tu peux même utiliser dans des textes, des termes doux mais pour développer une idée derrière qui était dure. C’est ça qu’on voulait mettre en avant. Les voix devaient toujours être au-dessus alors que d’autres faisaient le contraire, ils mettaient la musique en avant. Quand je dis que le texte était important : par rapport à notre passif, en tant que fils d’immigrés, on avait quand même des comptes à rendre à nos parents qui s’étaient démenés pour qu’on puisse avoir une éducation et qu’on ait un avenir. Nous voulions absolument, même si nous ne faisions pas écouter ça à nos parents, qu’ils n’aient pas honte si jamais ils tombaient là-dessus, qu’ils ne disent pas : « C’est quoi ces textes, tu insultes qui ? ». Il fallait que ça reste beau. Par rapport à leur sacrifice, on était tenu d’avoir la meilleure des vies qu’eux avaient voulue pour nous et c’est pour cela qu’on a tous plus ou moins fait des études. J’ai un cursus un peu particulier. J’ai fait un BEP de compta, un bac G2 comptabilité aussi et après je suis parti à la fac pour passer mon deug de science éco. Après la réalité économique m’a très vite rattrapé et il a fallu travailler. Le bon côté de la fac, c’est que ça pousse à aller chercher l’info et à ne pas tout prendre pour argent comptant. À toi de te débrouiller pour emprunter tes propres circuits d’information, pour ouvrir des bouquins. On nous a souvent taxer de rappeurs intellos mais encore une fois, c’était vraiment un dû envers nos parents. Perso, je ne pouvais pas me permettre d’arriver avec des textes légers qui n’ont ni queue ni tête. Il fallait que mon père puisse se défendre face à ses amis qui lui diraient sur un ton moqueur : « Et j’ai appris que ton fils faisait du rap ! ». Il fallait qu’il puisse lui répondre : « Écoute ce que fait mon fils, écoute c’est bien écrit, c’est intelligent ». Je voulais que mon père puisse dire ça. Pour lui le hip-hop était une « musique de sauvage ». Comme tous les pères, il voulait que son fils travaille, fasse ce qu’il faut pour un meilleur avenir, qu’il soit à l’aise économiquement et surtout qu’il évite tous les problèmes. Seule ma mère était un peu au courant au début mais j’esquivais le sujet. Par exemple, quand j’allais en province pour un concert, je disais à mes parents que j’allais passer un week-end chez Philippe ou un autre pote, « on va s’amuser, on va jouer à la console ». C’est à partir du troisième volet que mon père a commencé à vraiment être au courant. Puis avec « L’ombre sur le mesure », la signature chez EMI et les nombreux déplacements, les clips diffusés dans l’Alternative de M6, on ne pouvait plus rien cacher. Tout ça pour dire qu’on était tous d’accord pour ne pas rendre nos parents honteux et c’était une des choses qui faisait que La Rumeur était La Rumeur. Pour la trilogie, on ne voulait pas mettre en avant les visages mais la rime, le texte, d’où les visages cachés sur les pochettes des volets  On voulait à la fois montrer des individualités et une identité de groupe ce qui n’était pas une mince affaire. On tenait vraiment à ramener ce concept de groupe, montrer que la Rumeur était une entité et avec cette trilogie de volets solo, on voulait montrer les différentes facettes du groupe. La Rumeur par essence, est impalpable, elle a plusieurs visages, elle est difficile à appréhender. Ces trois volets, c’était pour présenter les différentes facettes de la rumeur. Ekoué a son style, son délire. Hamé pareil.

Premier volet, Ekoué arrive avec un gros missile qui a fait l’unanimité dans le rap à ce moment-là. Ekoué, je te tire mon chapeau, toi-même tu sais. Il a ramené toute sa gouaille, un concept super fort. Son maxi se tient de bout en bout. Il y a une logique dans le placement des morceaux, dans le placement des textes. Je me souviens qu’Hamé lui-même après le volet d’Ekoué, avait un peu la pression parce qu’on devait ramener quelque chose d’inédit à chaque fois et il y avait forcément une petite compétition entre nous, même si elle était très saine. C’était une émulation, dans le hip-hop c’est ça. Donc Hamé se ramène aussi avec un deuxième volet qui tue des gueules, il défonce tout. Avec Philippe, on avait la pression (sourire). On a cherché quelles nouveautés on allait ramener et la première d’entre elles, c’était de faire un maxi à deux. Si j’ai partagé le troisième volet avec Philippe, c’est que je le connais depuis l’école primaire. On a vécu les même choses et on a vu qu’on était assez complémentaires. Pour la conception des volets, en général, on était tous présents en studio. On a toujours bossé tous ensemble, on s’entraidait. Dans La Rumeur, on écrit, on écrit, on écrit et après on voit ce qu’on peut mettre ensemble. Si ça ne marche pas, on réécrit, sinon on utilise. Pour le troisième volet, on avait déjà pas mal de textes sur papier, puis on se les montre, on se conseille : « Tiens change cette rime, améliore celle-à, etc… ». Il y a même eu des prises de têtes mais c’est normal. Au-delà du concept de groupe, on avait un concept de famille. Les membres de La Rumeur sont mes frères et dans une famille tu as toujours des moments de frictions, de discussions houleuses mais t’as aussi de super moments avec une osmose parfaite et où tu fais du bon travail.

« Quand t’as une famille, des enfants, ça devient difficile de faire reposer ton économie sur des concerts »

Premier album, major et choix de vie

Il y a 3 ans qui se passent entre les volets et « L’Ombre sur le Mesure », parce qu’on a longtemps cherché le plan à adopter pour faire cet album. C’était une période assez dure pour l’industrie de la musique. On signe avec une grosse major, EMI, à ce moment-là. Beaucoup de gens n’ont pas compris : « Ils vont se casser la gueule, ils vont se faire bouffer ». Pas du tout. C’est nous qui avons tout dicté. On leur a montré comment nous voulions faire de la musique. Ils nous laissaient une pleine liberté, ils devaient trouver ça marrant d’avoir signé un groupe subversif alors qu’à l’époque ils avaient des gens comme Nougaro et consort dans leur catalogue. Le fait de signer en major, ça nous permettait juste d’avoir l’album qu’on voulait, de réaliser un disque qui nous ressemble, inattaquable, carré, et tout ça dans des conditions confortables. On n’aurait pas pu faire l’album avec les moyens qu’on avait eu pour les volets, on était obligé de passer un niveau au-dessus en termes de confort. Je parle des conditions de travail mais ça n’avait pas d’impact sur notre train de vie. J’avais toujours une R5 de merde qui m’emmenait pour répéter à Saint Germain (sourire). La major n’était vraiment pas un moyen pour nous de vivre au-dessus nos moyens, claquer de l’argent à tout va et aller dans des soirées à la mords moi le nœud. On restait des artisans et un artisan à qui tu donnes un marteau neuf sera toujours dans son petit atelier à galèrer mais il travaillera mieux. On galèrait toujours, comme le dit Ekoué en parlant de « conditions de chien » pour enregistrer l’album dans Le Prédateur Isolé , mais on avait des meilleurs outils. On avait signé pour un seul album. Notre credo a toujours été de faire les choses tout seul, donc par la suite, on a vite eu envie de créer notre propre licence, La Rumeur Records. Pour la conception de l’album, comme je te l’ai dit, La Rumeur est un groupe mais c’est aussi une famille. Donc quand tu discutes pour un projet avec ta famille, tu partages toutes les décisions. Tu en discutes avec tes frères. Pour conceptualiser, on a commencé par s’interroger sur ce qu’on aimait. A l’époque, notre point commun c’était l’amour des samples, des boucles. Pour les samples, Gérald et Mehdi ont pioché dans des trucs, tu ne sais pas d’où ça vient, des machins de vieilles chansons française. À ce moment-là leurs instrus étaient hors normes. Ils ont ramené une patte que je n’ai jamais entendue ailleurs, un concept en béton armé. Au point que pendant très longtemps, on a eu du mal à vouloir tester des intrus d’autres beatmakers. Ils nous connaissaient tellement par cœur. Ils avait un tel travail du sample : ils s’amusaient à trifouiller, ils te rajoutaient de la basse jouée live, ils découpaient l’instru et la retravaillaient. Pour ce qui est de l’écriture, il faut savoir qu’à ce moment-là, on était beaucoup chez Ekoué dans le 18ème où on se voyait le soir pour passer des nuits à écrire, à rapper. Sinon, on se baladait dehors. On avait ce fameux concept du banc des philosophes. Tu es sur un banc, tu parles de tout et de rien et tu peux avoir toutes les discussions que tu veux, t’en reviens toujours au rap. On discutait texte, on partait sur des idées, des délires et ça pouvait finir dans un coin à écrire quelque chose. C’est une période où tu fais ta journée, tu fais ta soirée, tu te couches, tu te réveilles en pleine nuit parce que t’as une idée, tu commences à écrire, tu ratures, tu t’énerves, tu te mets un beat dans le casque, t’écris et tu te rends compte qu’il est 5 heures du matin. Tu passes une journée difficile le lendemain mais au moins t’as écrit 5-6 mesures. Donc on vivait le truc à chaque instant, on était imprégnés par ça. On était chacun très exigeants envers nous-même pour les textes. Quand t’as un Philippe, un Hamé ou un Ekoué qui te sort un couplet avec des rimes et des punchlines de malade, si t’es sur le même morceau, t’es obligé de ramener un truc lourd derrière, sinon t’es noyé. Tu ne dois pas venir avec une rime plate. Si le morceau, si le couplet est là, c’est qu’il doit être là, si c’est pas bon on jette et on recommence. Pour cet album on avait beaucoup de morceaux de côté. Pas mal de ceux présents sur le premier volume des inédits (2007, ndlr) étaient pressentis pour « L’Ombre sur le Mesure » sauf qu’au sein de La Rumeur on pense tout et évidemment l’agencement des morceaux est très important. Comme pas mal d’artistes je pense, tu viens avec une quarantaine de morceaux, tu les rappes, tu fais les maquettes et après t’égraines. On décape à coup de serpette pour que l’arbuste ait une belle forme. Donc obligatoirement des morceaux ont été mis de côté.

Mais nous on ne jette rien. On les laisse en se disant qu’on pourra peut-être les utiliser un jour ou du moins récupérer une ou deux rimes pour les poser sur un autre morceau. Par exemple, pour le morceau Paris nous nourrit, Paris nous affame sur « Regain de Tension », j’ai posé des mesures de vieux morceaux non utilisés. Mon morceau solo Terre Promise, sorti sur les inédits, faisait partie de ceux pressentis pour « L’Ombre sur le Mesure », mais on a fait Le Cuir Usé d’une Valise sur le même thème. Personnellement, même si j’aime bien Terre Promise, j’ai une préférence pour Le Cuir Usé d’une Valise parce qu’on est tous ensemble dessus et le morceau parle d’une expérience que nos parents avaient en commun. C’était plus logique de le mettre sur l’album. D’ailleurs on a longtemps discuté du morceau. À cette période-là du rap, on retrouvait beaucoup la personnification d’objets dans les morceaux, par exemple Nas qui se prend pour un flingue dans le morceau I Gave Your Power.  Nous, on s’est demandés ce qui était le plus symptomatique de l’histoire du morceau. Qu’est ce qui est capable de raconter les dérives de l’histoire de l’immigration en France, qui a pu montrer les difficultés sociales, existentielles d’un être migrant ? Qu’est ce qui peut raconter tout ça ? Une valise parce que c’est l’objet qui accompagne partout la personne qui quitte son lieu de vie pour un autre avec des espoirs et des envies d’un avenir meilleur. On a présenté le concept à Gérald et Mehdi et ils se sont penchés sur la musique en fonction de ça. Ils ont ramené plein d’instrus, ils étaient prolifiques comme pas deux. Nous pendant ce temps, on se mettait nos textes sur la table, on se montre ce qu’on a fait et on s’écoute. Après il fallait sélectionner les instrus. On avait pas mal de discussions avec les DJ. Pour eux, une instru soit elle convient, soit elle ne convient pas. Une fois qu’elle est bouclée, elle est bouclée, on n’y retouche pas. Quand on a écouté l’instru finale du morceau, on a tout de suite compris que c’était la bonne. C’est là que tu vois qu’on était sur la même longueur d’onde avec Gérald et Mehdi. A partir de là, on maquette le morceau, on voit que ça défonce, on fait un refrain mortel et voilà. Je suis vraiment fier du morceau et du clip. C’est vraiment là que nos parents ont été fiers de nous. On parlait de leur vécu, de leur histoire et on le faisait bien. J’ai montré le clip à mon père et ça l’a touché. Il s’est reconnu là-dessus et a apprécié que son fils en parle. Le texte rappelait une réalité de l’histoire mais pas de façon larmoyante. On était fiers de ce morceau et de manière générale, on était très fier de l’album. Sur cet album, je suis déjà moins présent que les autres. Dans le groupe, ceux qui bossaient à temps complet c’était Mehdi et moi. Gérald avait déjà eu des expériences pro notamment en tant qu’entrepreneur, quand Ekoué, Hamé et Philippe étaient encore dans les études. À cette époque, il n’était pas question que je demande quoi que ce soit à mes parents. Et quand j’étais à la fac auparavant, ça me coutait genre 500 francs de carte orange. Je devais donc faire des petits boulots à côté des études. À un moment, tu te dis que tu ne peux plus continuer comme ça, faut ramener des ronds et trouver un vrai travail. C’est pour ça que j’ai arrêté la fac assez tôt. Tous les concerts qu’on faisait avec La Rumeur, ce n’est pas que ça suffisait pas pour vivre mais moi j’avais pour vision que la vie économique était difficile et mon éducation m’a appris qu’il fallait travailler, qu’il fallait un salaire tous les mois. Je suis aussi un peu plus vieux que les autres, j’ai rapidement eu des enfants, ce qui a encore renforcé ce besoin de sécuriser la situation. Quand t’as une famille, des enfants, ça devient difficile de faire reposer ton économie sur des concerts et de se prendre la tête à faire des calculs pour se faire des salaires réguliers sur un taf qui ne l’est pas. J’ai toujours ressenti le besoin de sécurité à ce niveau-là, c’est dans ma personnalité, d’autant que je n’étais pas tout seul. À l’époque de « L’Ombre sur le Mesure », je bossais dans la location de voiture, donc ça n’a rien à voir (sourire). Je venais au bureau, je faisais mon argent et je me barrais. Les collègues étaient plus ou moins au courant pour le rap mais j’avais quand même tendance à garder ça pour moi, tu ne mélanges pas le taf et la passion. D’ailleurs pour les concerts, je devais poser des congés parce que dans ce domaine, t’es censé bosser le week-end.

« On est devenu plus dur, on s’est mis à rapper sur de la musique plus saturée. »

Le procès et son influence sur la musique de La Rumeur

Avant l’affaire contre M. Sarkozy, Ekoué écrit un texte sur Skyrock et sur le fait qu’ils ont mis le rap à la dérive, « Ne Sortez plus sans votre gilet par balle ». Ce texte était extrait du fanzine qu’on avait sorti avec « L’Ombre sur le Mesure ». Sky a voulu porter plainte pour appel au meurtre. Leur plainte n’a pas suivi, mais c’est eux qui ont mis la lumière sur le deuxième texte, celui d’Hamé, « Insécurité sous la plume d’un barbare », celui qui nous a valu huit ans d’affaire judiciaire contre le ministère de l’intérieur. Dans ce fanzine, il n’y avait pas que ces articles là, on trouvait plein d’autres choses. Et le texte d’Hamé ne sort pas de nulle part. C’est basé sur des faits très précis, c’est prouvé. Pendant toute l’affaire, il a fallu se défendre au tribunal mais aussi devant les médias. Pas mal de gens nous attendaient au tournant et voulaient nous rentrer dedans. Ekoué et Hamé se chargeaient de représenter le groupe dans les médias parce qu’ils avaient le bagout et le bagage pour pouvoir défendre la position du groupe. Moi je ne suis pas très télé. Je suis très timide, ce qui est paradoxal pour un MC, je crois que j’ai fait une seule apparition dans un documentaire sur Arte. Si on avait pu éviter l’histoire du procès ça aurait été bien. Ça a coûté une somme qui représentait un certain pécule à notre échelle. Il y a eu quand même du bon même si c’est difficile de dire ça par rapport à un événement dur comme celui-là. On va dire qu’on a eu de très belles rencontres humaines avec des historiens, des chercheurs, des activiste ou encore des musiciens comme Noir Désir qu’on a rencontrés et avec qui on a collaboré, certainement grâce à la résonance du procès. Durant la période du début du procès, on était en pleine tournée pour « L’Ombre sur le Mesure ». On est l’un des groupes de rap qui tournent le plus à ce moment-là en faisant plus de 100 dates, ce qui est énorme dans cette musique. On joue dans des gros festivals comme les Eurockéennes de Belfort, les Transmusicales de Rennes et la Fête de l’Humanité. Et donc dans le même temps, tu subis des attaques, on essaie de t’en mettre plein la gueule, tu te défends, tu te bats. Tu te mets en boules, tes muscles sont tendus. Et comme on écrit pendant la tournée, le tournant musical s’est fait de manière logique. On est devenu plus dur, on s’est mis à rapper sur de la musique plus saturée. En plus au sein de La Rumeur, on a toujours écouté de tout. Quand je faisais du BMX avec mon grand frère ou du skate avec des potes, j’écoutais différents styles. Tu fais différentes rencontres, tu découvres même des groupes de rock alternatif par le biais de tes potes. À ce moment-là, nos amis crânes rasés essayaient de mettre la main sur tout Paris, il y avait cette fameuse guerre entre les skins et les chasseurs de skins. T’entends parler de groupe comme Dead Kennedys, et Les Bérruriers Noirs côté français et par extension tu tombes forcément sur Noir Désir. Et dans tous les cas, il fallait que chaque album soit différent les uns des autres. « L’Ombre sur le Mesure » correspondait à une période et on voulait vraiment que l’album d’après soit différent. Ca me ferait chier qu’un artiste que j’aime bien sorte tout le temps la même chose, qu’il reproduise la même recette à chaque album, il tourne en rond, ça sert à rien. Autant sortir direct un album de 60 titres et plus rien après.  Tous les albums suivant ont ramené quelque chose et pour moi ils ont tous été très bons.

 « Je fais toujours partie et ferai toujours partie de La Rumeur »

 

Aujourd’hui je suis moins présent mais La Rumeur c’est La Rumeur. Si je voulais partir du groupe, je ne pourrais pas. Ils me casseraient la gueule (sourire). Tu ne quittes pas une famille. Quand je peux être là à un concert, je viens. Des fois ils me préviennent pour une date parisienne et je débarque. J’ai fait La Cigale, le Théâtre du Rond Point, l’Olympia. Des fois ça fait bizarre, je repense au morceau Je me fais vieux sur les inédits et je me dis « Wahou je me fais vieux » (rires) ! Mais je kiffe grave débarquer sur scène pour ressentir des émotions, voir le public et constater son étonnement de me voir sur scène, de lire sur les lèvre « Le Paria est là ». Tu croises des gens qui te reconnaissent qui te disent « Oh putain t’es là ! »… C’est mortel, ça procure des émotions. J’ai une autre passion qui est la photo et je  shoote  des concerts de temps en temps, je suis immergé dans le public et je trouve ça marrant de commencer ma soirée en prenant des photos dans le public et de finir sur scène avec le groupe. Il y a certains morceaux sur lesquels j’aurais évidemment aimé être présent, je pense à Qui ça étonne encore ?. Mais un morceau comme ça, il faut le défendre sur scène et n’étant pas assez disponible, ça aurait été difficile pour moi. Je n’étais quasiment pas présent sur la tournée « Du Cœur à l’Outrage ». À ce moment-là, on avait eu une discussion avec Ekoué. Je lui avais dit que ça allait être de plus en plus difficile avec un autre enfant arrivant. Je lui avais même dit que j’allais surement quitter le groupe. Il m’avait répondu qu’il n’en était pas question (sourire). Donc oui, je ne suis presque plus présent en tournée mais je fais toujours partie et ferai toujours partie de La Rumeur. Un autre morceau que je kiffe grave sur lequel je ne suis pas, c’est Hors Sujet sur le dernier album « Tout Brûle Déjà », mais peut être que le clip que j’adore a beaucoup joué. Il est vraiment mortel. J’adore P.O.R.C. aussi, c’est très épidermique, très énergique, c’est un vrai morceau de scène. Dans les morceaux sur lesquels je suis présent, j’aime beaucoup A 20 000 lieux de la mer parce qu’il est vraiment symptomatique de la période où l’on vivait à Elancourt avec Ekoué. C’est de mon couplet sur ce morceau dont je suis le plus fier. J’aime bien aussi celui que j’ai posé sur Le Dortoir des Grands, il est très technique, et bien sûr Le Cuir Usé d’une Valise.

Mes deux meilleurs souvenirs dans le rap sont les suivants. Le premier, c’est le Zénith de Rouen en première partie de Noir Désir. Tu débarques dans une salle un peu hostile. Noir Désir avait toujours l’habitude de présenter les groupes qui passaient devant eux parce qu’ils savaient qu’ils représentaient un gros monstre, une grosse machine et que ce n’était jamais facile pour un groupe moins connu de passer avant eux. Surtout pour un groupe de rap comme nous, sachant qu’à l’époque, t’as les petites guerres entre le rap et le rock. Nous on arrive avec nos instrus, nos samples, ça pouvait ne pas passer. Au début du live, on entendait des petites attaques un peu racistes, notamment quand Philippe pose 365 cicatrices dont le début du morceau est a capella ce qui permet d’entendre un peu ce qui se raconte dans la salle. Il y avait quelques électrons qui voulaient foutre la merde. Nous on se regarde et on se dit « Les gars on y va, on fait notre show on va faire tous nos couplets, ils vont tout se prendre dans la gueule ». Donc t’arrives dans cette ambiance-là, au fur et à mesure ça se délie et à la fin du concert, on avait les applaudissements de toute la salle. Mon deuxième meilleur souvenir, je crois que c’était à l’ époque de « Regain de Tension » ou peut-être « L’Ombre sur le Mesure », un concert qu’on avait fait à La Pêche à Montreuil. La scène était toute petite, il faisait super chaud, je pense qu’on a perdu des litres. C’était une ambiance de malade, la salle était compacte. Il y avait même des gens dehors qui ne pouvaient pas assister au concert mais qui écoutaient. Un vrai concert hip-hop. Certains artistes vont préférer jouer devant un stade mais moi j’ai toujours aimé les petites scènes.

Des souvenirs, il y en a beaucoup. La Rumeur a 20 ans cette année, on va peut-être marquer le coup mais je ne peux rien dire là-dessus. Pour l’instant, Hamé et Ekoué sont très pris dans le cinéma pour la réalisation du film « Mon Nom à Pigalle », dont la première étape de réalisation est terminée, il ne reste plus qu’à éditer (Entretien réalisé en mars, ndlr). Je ne m’investis pas dans ce domaine, c’est vraiment leur bébé. Ils ont commencé avec « De l’Encre », ce qui leur a permis de voir comment ça se passait. Je crois que ça a été une très bonne expérience, notamment grâce à la performance de La Gale, Karine Guignard, qui pour moi, est une vraie perle, une tueuse à l’écran et sur scène.  Aujourd’hui le cinéma fait partie de l’histoire de La Rumeur et là ça donne ce projet de film. Ils ont bataillé, bataillé et ça va être du très bon. Je leur tire vraiment mon chapeau.

D’un point de vu personnel je continue à écrire, c’est tout ce que je peux  dire. Il y a des textes. Quand t’es dans la musique, quoi que tu fasses, à un moment ou un autre tu t’y remets. Tu ne t’arrêtes jamais. Dès que j’ai quelques chose qui me tracasse, j’ai besoin de le coucher sur papier. Il m’arrive encore maintenant de me réveiller à 2-3 heures du matin et d’écrire. Pourquoi pas un EP solo un jour ? Tout est possible. En tout cas il faut du neuf parce que je n’ai plus aucun vieux morceau, j’ai tout perdu. 

« Une des raisons pour lesquelles on a accroché avec Ekoué, c’est qu’on aimait bien le rap de New-York »

Mourad, l’auditeur

J’ai beaucoup écouté Less du 9, La Cliqua, Minister Amer, et plein d’autres dans le passé. Pour le côté freestyle, impro, il y avait Sheryo aussi. J’appréciais le duo Al & Adil aussi à l’époque. Sinon ça va surprendre, mais j’ai beaucoup aimé le morceau « Jazz Jazz Story » de Kamel d’Alliance Ethnik avant leurs signatures et la sortie de leur album. Aujourd’hui il y a plein de rappeurs que j’aime bien. J’adore Flynt, que j’ai découvert grâce à sa collaboration Ekoué, et Jp Manova que je connais depuis « L’Ombre sur la Mesure ». Je kiffe comment ces rappeurs se placent sur la mesure, comment ils écrivent. Ils sont très intelligents au niveau de leurs flows et emploient beaucoup d’images très parlantes. Il y a aussi Le Téléphone Arabe mais c’est différent parce qu’il vient de mon quartier. Je l’ai vu grandir, je connais ses grands frères. Je l’ai vu se mettre dans le rap et évoluer. Il traînait à nos concerts. Quand je l’écoute, je me dis qu’il a grandi à tous les niveaux, physiquement et mentalement, dans sa musique. Ça tue. En rap US en ce moment, je n’écoute que des vieilleries. Une des raisons pour lesquelles on a accroché avec Ekoué, c’est qu’on  aimait bien le même type de rap, le rap de New York : Jay-Z, Public Enemy, Big Daddy Kane, Kool G Rap , bien sûr Nas qui reste un des plus grands MC de tous les temps et Mobb Deep, groupe qui est arrivé plus tard. Je suis donc très New-York mais le paradoxe c’est qu’un de mes rappeurs préférés est Evidence de Dilated People qui vient de l’Ouest. D’ailleurs, le dernier concert que j’ai fait, c’était Dilated People il y a 2 ans pour Paris Hip-Hop 2014 à la Plage du Glazard. C’était du basique, un DJ, 2 MC’s et c’était mortel : minimaliste mais efficace, même si c’était en plein air, ça reste un très bon souvenir. Au sein de La Rumeur, on a en effet tous cette influence New-Yorkaise mais on a tous eu notre petit passage West Coast avec par exemple un gars comme Dr Dre qui sort son album « The Chronic », là tu te tais et tu te prends l’album dans la figure. Il y a aussi la période où tout le monde mettait What’s my name de Snoop Dogg dans les soirées. Tu n’as pas d’autre choix que de kiffer. À l’Ouest, j’écoutais aussi des groupes comme Cypress Hill, Funkdoobiest avec le morceau Bow Wow Wow et Delinquents Habits. C’est côte Ouest mais ils n’ont pas le côté g-funk que j’aime beaucoup moins. Le prochain concert que j’aimerais faire, ça sera en juin au Zenith de Strasbourg avec Cypress Hill, KRS-One, Mobb Deep, DJ Premier, Method Man & Redman. Par contre je n’écoute pas que du rap, j’écoute de tout et je vais voir de tout sur scène même si là, ça fait quand même longtemps que je ne suis pas allé à un concert. Enfin non, je mens, il y a quand même certains styles que je n’arrive pas à écouter : la hard-tech je ne peux pas, la musique afro-antillaise ce n’est pas trop mon truc non plus.

Mourad, fils d’immigré, 20 ans plus tard

Des années ont passé. Je suis père de famille, j’ai des enfants. Je bosse, je fais mes points de retraite comme on dit (rire), bien que ça soit compliqué. J’avoue que j’ai un peu peur pour l’avenir de mes enfants. Je suis content quand je vais voir mes parents, qu’ils voient leurs petits enfants. J’ai pas fait tout ça pour rien. Par rapport à mon statut de fils d’immigré ayant évolué en France, j’ai l’impression qu’aujourd’hui les gens veulent faire le chemin inverse. Ils veulent partir d’ici. Essayer de trouver un meilleur ailleurs qu’en France parce que ça devient de plus en plus difficile. J’ai l’impression que c’est un peu le syndrome de notre siècle, c’est-à-dire qu’aucune place sur terre ne pourrait être un havre de paix. Il y a partout des soucis. Il y a des guerres partout, que ça soit des guerres armées, des guerres sociales ou des guerres économiques. Même au sein de l’Europe, ça devient de plus en plus dur. Certes, aujourd’hui on parle beaucoup des migrants syriens qui arrivent en France mais ce ne sont pas les mêmes causes que la migration de mes parents. La génération de nos parents est venu ici pour un meilleur avenir mais aussi parce qu’on avait besoin d’eux. C’était pour fuir une réalité économique dans nos pays et répondre à un besoin économique ici, en France. Là les migrants, c’est différent. C’est pour sauver leur peau, c’est pour fuir la guerre.

Les attentats de Paris en Novembre dernier :

C’est difficile. Je suis musulman et pratiquant, pour moi le rapport à la religion, c’est très personnel. Il ne faut pas le mettre en avant. Mon problème c’est que sur cette période, on a mis le focus sur des gens qui se prétendaient musulmans alors que ce ne sont que des illuminés. Cependant, on voyait aussi des musulmans déclarer que les terroristes n’étaient pas des vrais musulmans. Un musulman ne cherche pas la mort d’autrui, on ne tue pas. C’est un sacrilège, c’est blasphème. En tout cas, l’ambiance n’était pas au top. Je bosse sur Paris, je viens de banlieue et à ce moment-là dans le métro je ressentais une pression. Les gens faisaient l’amalgame, te regardaient de travers. J’étais tendu à cause de ça mais aussi parce que je suis père de famille et à ce moment on avait tous peur que nos familles soit aussi victimes d’attentat.

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