Vîrus n’en est encore qu’au début

Le 20 novembre 2015, Vîrus sortait son double EP « Faire-Part / Huis Clos ». Le rappeur normal – qui n’est pourtant pas un grand adepte des célébrations – a décidé de marquer le coup pour le premier anniversaire du projet. La partie se jouera au Loft Photo à Bruxelles, ce samedi 3 décembre. Un événement tourné autour de la thématique de l’enfermement, faisant l’alliance entre la musique de Vîrus et les photographies de Nora Noor (demandez le programme). Cette fin d’année est bel et bien synonyme de fin d’étérnation¹ pour le Buena Vista Sociopathe Clubber, puisqu’au mois de décembre, « Faire-Part / Huis Clos » fera sa deuxième sortie, accompagné d’un pack goodies signés Sean Hart. Oui, vous avez bien lu, un pack goodies dont nous avons eu la chance de voir un échantillon prometteur à Sous-Culture.

Le moment était donc bien trouvé pour publier la retranscription d’une conversation tenue avec Vîrus au mois de mai et plusieurs fois mise à jour depuis. L’enfermement, la liberté, la résignation, l’écriture, le présent et l’avenir sont les thèmes moteur de cette discussion qui fait suite à notre première rencontre en 2013. Vîrus continue de creuser le chemin de son épanouissement et donne l’impression, dans le rap comme dans la vie, d’en être encore au tout début.  


Auteur : Antoine Fasné 

Photos : Paul Mesnager


Récemment tu as sorti sur un freestyle inédit de l’année 2000.

Oui, c’est le premier morceau que j’ai enregistré dans un micro, avec une chaussette. Je suis retombé dessus et bizarrement, je n’ai pas eu trop honte. Pourtant j’ai honte de beaucoup d’enregistrements d’après, mais là, y’a une certaine naïveté que j’assume. J’avais 17, 18 piges à l’époque. Avant ça, j’écrivais déjà un peu, pour d’autres gars d’ailleurs. J’avais écrit pour un de mes potes qu’avait monté un groupe qui s’appelait Nègre Maître, dans mon coin. Je devais être au collège. Après ça j’ai commencé à enregistrer dans un dictaphone et je faisais écouter mes trucs à un ou deux potes. D’ailleurs j’ai toujours un dictaphone aujourd’hui. Mais à la base, j’étais ultra-réservé, j’étais pas fait pour ça. Souvent je me cachais pour rapper. Même aujourd’hui c’est un combat.

Entre la dernière fois qu’on s’est vus et aujourd’hui, il y a eu la parenthèse Asocial Club. On sait que tu n’aimes pas trop les histoires de groupe, comment as-tu vécu celle-là ?

C’est pas une question de pas aimer le groupe, c’est juste que je me sens mieux en dehors. Dans la musique je fonctionne beaucoup en binôme, mais aussi dans les autres relations. Un jour une meuf m’a dit : « À partir de 3 personnes je deviens fausse » et j’ai l’impression que c’est ça des fois. À deux, tu commences à développer des choses que tu ne peux pas forcément développer à plus. Mais le groupe permet aussi des choses impossibles seul, comme faire des concerts en mode Wu Tang, ça c’est puissant. Après, il y a à retenir et à oublier dans tout. Toujours est-il qu’aujourd’hui, en dehors de cette expérience de l’Asocial, tu me verras très peu marcher en groupe je pense.

Juste avant l’Asocial, tu avais sorti « Faire-Part » sur le net et juste après l’Asocial, « Huis-Clos ». Tu as réuni les deux EP en une sortie physique. Est-ce que le diptyque était prévu à la base ?

« Faire Part » sortait en juin 2013 et on avait prévu d’enchaîner la sortie de « Huis-clos » en décembre avant que se présente le projet Asocial. En fait avant « Faire-Part », on était partis sur un album. On maquettait pas mal de morceaux mais pour la plupart, j’étais pas satisfait. C’est long pour moi de faire un morceau qui tient, il lui faut son temps de rumination. Donc ça m’a paru évident de virer tout ce qui était en chantier ou moins réussi puis les morceaux qui restaient ont plus ou moins donné « Faire-Part », il s’est dessiné tout seul en fait. Je passe souvent pour un mécréant mais de temps en temps, je m’en remets un peu à cet espèce de truc magique, mystique qui fait que les choses s’imbriquent et deviennent évidentes. Avec Naneba (Banane, ndlr), ça nous arrive souvent.

Pourquoi avoir sorti un double disque ? Pourquoi ne pas avoir fait comme « Le choix dans la date » et réuni les EP sur un même disque en les séparant avec des interludes ?

Quand tu regardes, ça nous a coûté plus cher en fabrication. Le mec de la distrib’ nous a dit : « C’est n’importe quoi, vous allez faire deux CD de quatre titres, mais personne ne fait ça ». Nous on s’en fout, à partir du moment où l’idée est dessinée, on va au bout. J’aurais aucun problème à sortir un disque d’un titre. Dans « Le choix dans la date», déjà, il y a avait le fil conducteur des dates, alors que dans « Faire-Part / Huis-Clos », là c’est deux thématiques bien distinctes avec un début, un déroulement et une fin sur chaque EP. On a essayé de faire en sorte qu’il y ait une cohérence musicale, de faire presque comme un mix, de concevoir chaque EP comme un seul morceau en quatre parties, une histoire avec un cheminement à chaque fois. Sur «Le choix dans la date », il y avait des morceaux super spontanés, limite freestyle, moins poussés, alors que sur « Faire-Part/ Huis-Clos », tout est en cohérence avec les thématiques. C’est beaucoup plus réfléchi et minutieux.

Ce projet sort toujours sur le label Rayon du Fond. Pour moi, c’est d’ailleurs le meilleur nom de label en France…

Tu sais d’où ça vient Rayon du Fond ?

Quand tu vas à la Fnac, le rayon rap est toujours caché dans un coin, je me disais que ça venait de là.

Ça c’est la deuxième raison. C’est avec Schlas qu’on a monté ça à l’époque de notre EP, en 2005. On cherchait un nom de structure pour pouvoir encaisser les chèques de concert. C’était une époque où on buvait à mort et à chaque fois où on rentrait dans un magasin, on ne tergiversait pas, on allait direct dans le rayon alcool, dans le rayon du fond quoi. Et au moment de passer les barrières ou le vigile, c’est une expression qui revenait souvent… Donc ça vient de là. C’est pour ça que le logo, c’est une capsule d’heineken. Enfin c’est une platine mais le socle de la platine donne une idée de capsule. La musique et l’alcool en somme, qui ont toujours été deux choses que j’aimais.


« Ce n’est pas moi qui ai choisi de le mettre en magasin et jusqu’au dernier moment, je voulais faire demi-tour »


Le disque est sorti fin 2015, durant la fameuse période des sorties de Booba, Rohff, Kool Shen et du buzz PNL. Est-ce qu’on t’avait conseillé de ne pas le sortir à ce moment ?

Oui, c’était une grosse période mais pas du tout. Je ne pense pas qu’on s’inscrive dans les mêmes canaux que ces groupes-là. J’interfère personne, ça c’est sûr, et je pense que personne ne m’interfère non plus. On est dans une niche. Moi déjà j’étais dégoûté parce que je voulais respecter le délire des dates. Je serais sorti un jour férié si j’avais pu. Ça m’a cassé les couilles de devoir respecter une date à cause de la distrib’.

Justement, c’est le premier projet que tu distribues dans les bacs, d’habitude tu te limitais au téléchargement libre ou à la vente par correspondance.

Ça n’a aucun intérêt pour moi de le mettre en rayon. Ça a un intérêt quand il y a une machine derrière. Je ne sais même pas les chiffres de vente aujourd’hui, je n’ai même pas demandé. Je sais juste que le premier mois ou dans les deux premiers mois, on en a plus vendu sur notre site qu’en magasin. Je taffe pas tout seul, ce n’est pas moi qui ai choisi de le mettre en magasin et jusqu’au dernier moment je voulais faire demi-tour. Les trucs stricts j’aime pas. Quand on me demande : « Alors c’est quoi ton plan promo ? » autour d’une sortie, déjà j’aime pas.

Ça ne t’a pas fait plaisir de le voir dans les rayons ?

Non, même pas. Ce qui te ferait plaisir c’est qu’il sorte du rayon à la limite, c’est pas qu’il soit dedans. Ce projet est complètement anti-commercial en fait, il a rien à foutre là dedans. On s’inscrit dans la création de liens intimes, je crois. Donc on fera jamais du chiffre. Dès que mon truc a commencé à se préciser, je l’ai compris tout de suite. Plus ça va, plus on part dans des trucs aux antipodes du commercial. C’est vraiment le cas pour « Huis-Clos » en termes de sonorité, de propos et de couleur.

D’ailleurs, on constate pas mal de changements au niveau des sonorités sur « Faire-Part » et « Huis-Clos ».

C’est plus précis par rapport au thème, par rapport au propos. Par exemple, pour Marquis de Florimont, on a changé trois fois d’instru. Plus ça va, plus on développe une relation de vrai binôme avec Banane, on discute, j’explique où j’ai envie d’aller et il capte. Pour « Faire-Part/Huis-Clos », il y avait des thématiques que je voulais commencer à attaquer, le deuil  sur « Faire-Part », la prison, l’enfermement, l’alcool sur « Huis-Clos ». Il fallait que les prods correspondent à ces thèmes. Sur « Le choix dans la date », il y a des sons plus access’, plus hip-hop comme L’Ere Adulte. Ce morceau en concert marche grave par exemple, alors que bientôt je vais l’enlever j’pense.


« Si demain tu me proposes un bête de truc, ou si j’ai une bête d’idée qui me met carrément dans une autre position que le gars qui rappe, ça m’intéressera »


La dernière fois, on avait cherché à savoir si Vîrus était un personnage, tu m’avais laissé penser que non. Sur Facebook, tu as mis « Personnage Fictif » dans la description, donc tu t’es foutu de ma gueule ? (Entre temps Vîrus a changé en « Scientifique », ndlr)

C’est aussi parce que tout le monde met « Musicien/Groupe » et moi je ne pense pas que ça se résume qu’à ça. Et aussi parce qu’à l’avenir, j’aimerais bien pousser le délire plus loin. Je kifferais créer un bonhomme, une espèce de camouflage. À un moment, ça me gave quand les gens viennent me demander dans le creux de l’oreille : « Ouais, tu parles de qui dans des fins ? », « T’es allé en prison pour quoi ? ». Tout est dans les morceaux, cherche. À la base, le morceau Bonne Nouvelle ou peut-être même le disque « Huis-Clos » devait s’appelait « Trou Story ». C’était aussi pour dire que tout est vrai de A à Z, sans trucage. La dernière fois, quelqu’un m’a dit : « Oui quand même, une meuf en fin de règles dans un ghettôtel…». Mais c’est vrai ! Tu veux son nom ? Je le donne, j’ai même une photo. Elle était indisposée et j’en avais rien à foutre. Il parait que leurs sensations sont amplifiées dans ces moments-là. (fou rire de l’interviewer qui a du mal à se reprendre, ndlr). Le côté personnage fictif, c’est aussi pour multiplier les choses. C’est dans ça que je veux aller petit à petit. Je me vois mal ne faire que du rap, j’ai envie de tester d’autres choses, j’ai des envies de tester d’autres trucs.

Écrire un livre ?

Non même pas. Y’en a plein qui me disent de faire ça. Au jour d’aujourd’hui si je me sentais compétent, je le ferai direct, je m’en fous moi. Mais je suis pas prêt, j’ai pas eu de déclic. Les planètes ne sont pas alignées, c’est tout. Par contre je ne rejette pas le truc mais je ne pense pas qu’écrire un livre soit plus dur ou plus noble que de faire un disque. C’est une autre approche, un autre plan de bataille mais ça reste des idées, des mots et de la couture. En tout cas je souhaiterais développer d’autres choses, d’autres supports d’écriture. Pour l’instant c’est un peu flou. Je veux pas me résumer à ce à quoi on me résume. « Personnage fictif », ça veut dire que si demain tu me proposes un bête de truc, ou si j’ai une bête d’idée qui me met carrément dans une autre position que le gars qui rappe, ça m’intéressera.


« À part la mort, je ne vois pas ce qui peut te rendre libre »


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Peux-tu revenir sur l’enfermement que tu abordes dans « Huis-Clos » ?

Je parle de tous les enfermements. Ça commence par le vrai, par l’enfermement physique. L’enfermement ou le renfermement, c’est un fil conducteur dans mes morceaux. Quand t’es gamin et qu’on te dit que t’es renfermé, pour moi t’es enfermé. C’est presque un tempérament. Après ça peut devenir physique dans le cas de la taule, ça peut devenir psychologique. La tise aussi, c’est une forme d’enfermement.

L’EP se termine par le morceau Navarre dans lequel tu répètes de manière un peu obsessionnelle : « Je suis normal, je suis normal, je suis normal… ». 

La résultante de tout ça, c’est qu’à un moment, on commence à te prendre pour un ouf. Et le problème c’est que j’ai pas la même notion de la normalité et de la folie que la majorité tu vois. Demain un pote qui m’annonce qu’il signe pour le schéma classique, qu’il se lance dans la vie courante, sans trop mesurer la distance des murs, pour moi c’est un fou (il réfléchit). Il y a des gens qui vont se poser, se sécuriser pour s’apaiser alors que moi ça me stresse plutôt.

Comment définis-tu la liberté ?

Plus on réduit les choses qu’on n’a pas envie de faire, plus on se rapproche de la liberté pour moi. Ma priorité c’est de faire que ce que j’ai envie de faire. C’est con. J’aime bien les trucs pas prévus aussi. Là par exemple, je sais à peu près ce que je vais faire ce soir, mais je sais pas ce que je vais faire demain. Pour moi la liberté c’est la possibilité qu’il y ait des surprises. La dernière fois quand on a bougé en Suisse on a un pote qui devait faire le merch’ et qui s’est désisté. On a appelé des gens autour de nous. Je me suis rendu compte que la plupart n’était pas enfermé mais il n’était pas libre. Ils auraient aimé venir mais ils ne sont pas venus à cause de leurs contraintes.

Toi t’es libre ? 

Je sais plus qui a dit que la liberté c’était de choisir ses chaînes. Donc je ne vais pas te dire que je suis libre. T’es pas libre à partir du moment où t’as un compte en banque. T’es toujours attaché à des trucs. Si quelqu’un t’aime, tu n’es déjà plus libre. En fait je pense que la liberté, c’est un fantasme. C’est comme le bonheur. C’est des termes qui ne devraient même pas être dans le dictionnaire. T’as du temps libre peut être mais c’est tout. C’est complexe tout ça. Quand tu vas en taule, on dit que t’es privé de liberté, t’es seulement privé de certaines libertés comme celle de circuler dans la rue mais t’es libre d’écrire, de penser, de te cultiver, de passer des diplômes, de te branler. À part la mort en fait, je ne vois pas ce qui peut te rendre libre. Il faut faire en sorte que les menottes ne soient pas trop serrées, mais dans tous les cas tu les as.

Dans tes projets, on sent à la fois une forme de résignation sur la société, dans un morceau comme Champions League, mais aussi une résignation plus personnelle. On a parfois l’impression que tu as fait une croix sur le fait que ça aille mieux autour de toi et sur le fait que tu ailles mieux tout court.

À un moment, ma résignation elle concerne des points mais globalement, moi je ne crois pas au changement sociétal. Je suis trop ambitieux pour ça. Je ne sais pas ce qu’ils obtiennent exactement dans leurs luttes, mais t’as pas fini. Pour moi la CGT accepte le système, elle en fait partie. Un syndiqué c’est un mec qui dit : « Encule moi mais mets une capote ». C’est quelqu’un de tiède. À la limite un syndiqué à l’URSAAF, pourquoi pas mais j’y crois pas moi à leur truc. C’est pas de la résignation de ma part en fait, c’est du réalisme. Et certains syndiqués me rejoignent.


« J’espère que je ne serai plus en phase avec ce que j’écris aujourd’hui »


Pour parler du côté plus perso de ta résignation, dans Reflection Eternal, tu dis : « Galère d’être sur la mauvaise voie mais que ça t’empêche pas d’avancer ». Tu dis aussi : « Si je m’en tire que l’avenir fasse de moi un mytho ». Tu m’avais dit lors de notre précédente rencontre, que ta situation et notamment ta solitude était choisie mais là, tu dis que c’est la mauvaise voie et que tu veux t’en tirer.

Il y a même un moment où je dis : « J’ai bien l’intention d’aller mieux un jour ». C’est ça mon but. Ma situation actuelle est choisie mais plus ou moins par dépit on va dire, par élimination plus que par conviction à la base. Je sais ce que je ne veux pas pour le moment, c’est déjà bien mais pour savoir ce que je veux vraiment tout reste à inventer. Je me considère encore au début d’une mission. Je préfère la trentaine à la vingtaine par exemple. Les choses se précisent un petit peu. Souvent on dit : « J’ai plus 20 ans ». Ben moi là j’ai pas envie d’avoir 20 ans parce que je suis en train d’essayer de m’équilibrer. J’essaie de ne pas être trop irrité, sans sombrer dans l’insensible, de pas être trop vénère, de m’entourer des gens qui m’apaisent. Ça commence comme ça.

Pour finir la phase que j’ai cité juste avant  : « Si je m’en sors que l’avenir fasse moi un mytho, j’aime pas mes textes parce que je les vis trop ». Donc dans cinq, dix ans, si tu n’es plus du tout dans cette attitude, tu assumeras totalement ces sons ?

J’espère que je ne serai plus en phase avec ce que j’écris aujourd’hui mais ces morceaux feront partie d’un cheminement. Je vais pas écrire des trucs et faire en sorte que ces choses soient vraies dans le futur. J’écris un truc sur une sensation d’un moment, qui d’ailleurs parfois correspond à un moment qu’est déjà passé parce que le temps d’enregistrer, le temps que ça sorte, etc… Souvent on me met une étiquette ultra-dark mais depuis le début, il y a des choses positives, sauf qu’elles sont en minorité. Il y a des petits bouts qui trahissent presque le reste dans l’intention. Le but à un moment c’est d’aller mieux. Je pense que c’est le cas pour tout le monde. Quand j’ai un problème avec quelque chose, avec une catégorie de gens, je tente de le travailler. Je veux plus subir mes haines. À un moment la haine, il y en a pour qui c’est un effet de mode, une attitude. Moi j’essaie de la cacher, de la camoufler, d’être tranquille. Petit à petit, je vais essayer de travailler sur ce qui m’irrite, m’empêche de dormir, me casse les couilles. Ça passe par continuer de refuser ce qui ne me correspond pas, essayer de faire des trucs qui émancipent un peu. Déjà l’artistique a vachement un rôle d’émancipation de soi. Le choix des gens qui t’entourent est super important aussi. Dans ma vie, il n’y aura jamais beaucoup de gens.

(À ce moment-là, un serveur de la terrasse close où nous sommes, vient nous déloger fermement sous prétexte que nous empêchons l’accès à des chambres fermées. Un jeune couple nous ouvre gracieusement l’accès à sa table, ndlr)

Vîrus : Là tu vois, il vient de se passer exactement le genre de situations qui te rassurent. T’as un mec qui vient pour te dire que t’es pas à ta place et t’as des gens derrière qui te proposent une place à leur table. Toi tu vas retenir quoi de ça ? Tu vas retenir le mec ou les gens à la table ? Si tu veux rester dans un truc de haineux, tu vas retenir que le gars mais à un moment t’as des poils blancs qui poussent et ta haine a intérêt à être bien construite pour tenir dans le temps. Moi je crois en l’invention, l’invention dans les relations, je crois en ça. Par exemple, des ateliers d’écriture, il y en a beaucoup qui m’imaginent pas faire ça. Ils entendent les textes, les sons, le positionnement, est-ce qu’ils écoutent ? Ça c’est une autre question mais dans tous les cas, il se dresse un portrait à eux qui souvent n’est pas complet. Et souvent ils s’imaginent mal que je puisse faire des ateliers parce que c’est « aller vers » et c’est pas ce que dégage notre musique.

À ce propos, dans une interview sur Reaphit.com, Sameer Ahmad avait critiqué les ateliers d’écriture notamment sur « le fait d’apprendre à écrire du rap » était un concept bizarre selon lui. 

Tu n’apprends rien à personne. T’as juste un rôle d’émancipation, c’est de la maïeutique, l’art de faire accoucher. La plupart du temps, j’apprends autant qu’ils m’apprennent. C’est un échange. On a juste le rôle de créer cette atmosphère-là, de mettre en place un cadre propice à l’accouchement.

C’est un métier ?

C’est un métier qui n’a pas réellement de formation, de diplôme. La plupart du temps, c’est les gens qui viennent vers moi. J’ai du mal à démarcher, comme dans la musique, en fait. Par contre on a tout ce qui faut. On prend ça au sérieux, on est assez organisés.

Si tu es démarché pour ce genre d’ateliers, c’est que pas mal de gens reconnaissent ta plume. J’ai remarqué sur Rap Genius que tu étais l’un des mecs qui avaient le plus d’annotations, comme si toutes tes phases avaient besoin d’une explication. 

Sur le dernier, j’ai rencontré un des gars qui chapeautent un peu le site. On m’a souvent envoyé des liens qui contenaient des erreurs. On s’est rencontré pour « Huis Clos » mais là on doit faire les autres, revenir sur les autres projets. Des fois ils vont loin, des fois ils m’apprennent même des choses sur le sens de certains trucs.

Qu’est ce que tu as à dire à tous les gens qui te qualifieraient de génie ?

C’est quoi un génie déjà ? C’est quelqu’un qui fait quelque chose de génial, c’est ça ? À un moment, tous ces mots là c’est pas bon. On l’est tous pour moi. Sauf que ça met plus ou moins de temps, certains ne s’en rendront jamais compte de leur vie. C’est quand tu commences à avoir ta propre particularité en fait. Le génie c’est aussi d’arriver à digérer ses sources et à recréer son propre truc. Mais les gens crient au génie facilement maintenant. Demain tu me fais fumer un bedo, si je te fais un truc de rock folk psychédélique, qui plus est si on y comprend rien, tu vas peut-être crier au génie. Pour moi le génie c’est juste le mec qui s’approche de lui-même.


« Arriver à rendre beau ce qu’il y a de plus sale »


D’ailleurs, quelles sont tes sources d’inspiration ? 

C’est pas des sources d’inspiration. C’est surtout des mecs qui à un moment, ont décloisonné des choses chez moi. Ils m’ont permis de me dire putain t’as le droit de faire ça. Putain t’as le droit d’être virulent… sans être puni ! Je kiffe Desproges par exemple, parce qu’il est d’une violence rare. Il arrive à sublimer sa violence. Sa plume, sa façon d’employer certains mots. Il a une ressource de vocabulaire très haute, presque élitiste même. C’est arriver à rendre beau ce qu’il y a de plus sale. On est conditionnés à l’école par la norme mais à un moment, des gens te permettent de déverrouiller des choses. Les erreurs, les lapsus, les détournements, je kiffe vraiment. Il y a un côté contre-pied, un côté fier de ne pas respecter, de ne pas te sentir obligé de devoir parler comme on te l’impose.

Tout à l’heure en sortant du métro, je suis passé devant une affiche de cinéma sur laquelle il était écrit : « un thriller sexuel, déviant et jubilatoire ». Je me suis demandé comment toi, tu aurais réagis en passant devant cette affiche.

Ah oui, moi ça me rend guedin. La moindre affiche, le moindre panneau sur la route…  Pour moi les mots c’est des legos. Mais vraiment. Je regarde tout, même dans mes textos, dans mes échanges avec les gens. Si tu veux me prouver que tu m’aimes bien, mets des détails dans les mots. C’est infini, et dès que j’ai commencé à le capter, c’était mort. C’est pour ça que lire pour moi, c’est un peu compliqué aujourd’hui, si l’idée et les mots sont forts, je peux lire une page et fermer le bouquin.

Tout ce délire d’écriture et cet univers que tu as créé t’ont apporté un public. Aujourd’hui tu as des fans.

J’ai vu les photos du concert au New Morning, il y avait des meufs en plus hein ! Non mais il n’y pas énormément de monde. Il y a peu de gens mais ils sont dans un délire sanguin, de ce que je crois voir. Le seul souci, c’est que des fois ils ont créé une intimité avec moi que je n’ai pas pu créer avec eux parce que je ne les connais pas. Certains me disent des trucs qui font flipper. C’est un truc de niche mais dans cette niche, en général c’est des chiens méchants, enfin qui ont l’air méchants.

Tu parles de niche mais moi, je trouve justement que ton rap a un potentiel plus universel que d’autres car tout le monde peut se retrouver dans tes textes.

Oui, peut-être parce qu’ils se basent principalement sur le réel mais pour moi c’est une niche. Pourquoi on ne tourne pas plus que ça ? Parce que la plupart pense billetterie. Moi ça ne me dérange pas cette position de niche. Je ne fais rien pour que ça grimpe d’ailleurs. Mon mal-être ou mon bien-être ne dépend pas de la réception du public. Ça dépend du moment où je le fais et des gens, quelque-soit leur nombre, autour de moi ou que je vais rencontrer et qui vont me renvoyer un truc. Demain tu me dis qu’il y a une tournée de 20 à 30 dates, c’est cool, mais si tu me dis qu’il y a deux dates, c’est pas un échec pour moi. Ce n’est pas comme ça que je jauge.


« Quand je suis dans un concert je déteste qu’on me donne des ordres : « Lève ton bras, fais du bruit », mais vas te faire enculer ! »


On connaît ton rapport à la foule. Justement, est-ce que tu te sens bien sur scène face à ton public ?

En fait, je me sens pas bien avant. J’ai toujours un paquet de mouchoirs sur moi et ma hantise, c’est les salles où y’a pas de chiottes qui ferment. Et je doute beaucoup après. Mais j’aime bien parce que j’arrive à me convaincre que je suis tout seul, dans une bulle, je zappe les gens la plupart du temps.

Tu as un rapport très second degré avec le public, je t’ai déjà entendu dire : « Levez les bras ! Non je rigole ». 

Parce que c’est de la carotte. J’ai de moins en moins envie de jouer avec le public. Un jour je parlerai plus du tout. Normalement si tu fais le taf, t’as pas besoin de demander. Mais tout le monde fait ça. Et moi quand je suis dans un concert, je déteste qu’on me donne des ordres : « Lève ton bras, fais du bruit ! » mais vas te faire enculer ! Je suis déjà tombé dans le piège. Je sentais que les gens étaient vraiment chauds et je me suis déjà laisser emporter mais bientôt je parlerai plus. C’est mon but.

Est-ce que c’est dur de programmer Vîrus ?

Oui, je pense que les orgas galèrent. Plusieurs fois, notamment sur les dates Asocial, les programmateurs me disaient : « Ça fait longtemps qu’on voulait te programmer mais on ne savait pas comment et avec qui ». Mais c’est ton taff mec ! C’est à dire que si tu me programmes tout seul c’est chaud. Même si on a déjà rempli, ils ont peur de ce que ça peut donner sur scène et les gens pensent billetterie. Je ne veux pas faire partie des gens qui tournent pour une biscotte même si ça me ferait jouer dix fois plus. Il y a des mecs qui remplissent plus que moi et qui tournent pour que dalle dans le rap indé. Pour moi c’est de la prostitution. T’as aussi les réseaux comme le réseau des SMAC qui prennent le catalogue et programment toujours les même têtes. Compare les prog’ d’une ville à une autre, tu verras. Par exemple Bigflo et Oli, pour certains, ces gens-là remplissent le quota de peura d’une salle pour dire on joue du peura, dont personne ne peur nier l’existence aujourd’hui. Donc t’as certains groupes comme eux qui servent d’alibi. Je me suis retrouvé à faire des dates avec des gars, c’était compliqué. Je me suis demandé si j’avais bien retenu toutes les leçons du BAFA. T’as des enfants dans le public en face de toi. Une fois on a fait Youssoupha et Disiz dans la même semaine. C’était compliqué. C’est vraiment jeune, très très jeune. T’as parfois des parents qu’attendent dans le fond avec un sac à dos, une bouteille d’eau qui dépasse et des sucreries. C’est très compliqué.

Tu vas voir des concerts ?

Oui, j’aime bien de temps en temps, je me cale au fond et j’observe. Le problème c’est que maintenant quand je vais à un concert, je projette un peu, je pense que c’est comme quand un réalisateur regarde un film. Je regarde les lumières, l’attitude du mec. Le dernier concert que je suis allé voir c’était Oxmo. C’est un rappeur et c’est un orateur. Il sait parler, il a une prestance. Il y a des gens qui méritent du respect de par leur parcours et leur personne, et il en fait partie.


« Il y a bien deux gars sur qui tu ne peux rien dire, quelques soient tes goûts, c’est Booba et Oxmo » 


Les gens te mettent souvent en opposition avec des rappeurs plus mainstream comme Booba ou Kaaris par exemple. 

Ça me parait chelou. Je vois pas de lien mais je ne vois pas d’opposition non plus. Pourquoi tu veux opposer les gens comme ça ? Je ne sais même pas pourquoi on me parle d’eux. Je ne kiffe pas tout mais je trouve que ces gens-là ont des fulgurances de malade dans leur écriture. Et il y a bien deux gars sur qui tu ne peux rien dire quelques soient tes goûts, c’est Booba et Oxmo. Tu vérifies le parcours, tu ne peux rien dire. Booba te procure un truc quoi qu’il arrive, il fait réagir. Combien de sons passent toute l’année et ne font rien ? Quand t’écoutes certains gars, ça te met en mode combat et Booba fait partie de ces gars-là, c’est de la « motivational music ». Celui qui me met le plus dans ce mode-là, qui me donne envie de sortie l’artillerie, c’est Lalcko. Il a atteint un de ces niveaux. Si aujourd’hui je me prends la gueule pour écrire, il a un rôle. Ce n’est pas une influence, c’est un moteur.

On te compare parfois à Vald dans l’attitude. 

J’aime bien. Il aurait pu s’inscrire dans la vague des petits nouveaux tout propres, mais non. Il faut juste qu’il ne tombe pas dans le piège de son propre personnage. Son morceau Bonjour, je l’ai découvert avant qu’il sorte alors qu’on était bookés avec lui et à la fin je lui ai dit : « Il va se passer un truc autour de ce morceau ». Les gens ne connaissaient pas et la salle sautait partout. Le mec est perché mais il est conscient. C’est quelqu’un d’intelligent. Quand j’étais programmé avec lui, je demandais aux programmateurs qu’il passe après nous pour que ça monte crescendo, parce qu’il met plus d’ambiance mais c’est arrivé qu’une fois qu’il avait pété en fait. On passait avant mais son public avait changé. C’étaient des enfants. À un moment j’ai dû leur demander le silence. C’est clair qu’il a du public mais tu le verras jamais passer au Grand Journal ou chez Ruquier. Il chie sur la moquette là où d’autres de sa génération passent l’aspirateur. Ça j’aime bien.

En arrivant tu m’as dit que tu sortais du studio. C’est enfin l’heure de l’album ?

Là je suis en train de taffer un projet un peu chelou, un projet à part, annexe. Je t’en parlerai plus quand je craindrai plus de me taper de l’œil tout seul. Mais sinon oui, j’aimerais bien arriver à faire un projet un peu plus long. J’ai déjà deux trois bande sons qui demandent à se concentrer. Les meilleures instrus que j’ai ne sont pas encore sorties. Pour moi c’est encore le début, j’ai encore l’impression que je commence. Puis pour l’album comme je te le disais tout à l’heure, c’est une question d’alignement des planètes aussi. En ce moment je n’écris pas. J’ai des sons qui m’attendent puis quand j’aurai bouclé les trucs sur lesquels je suis, peut être que je vais me mettre dessus. J’aimerais qu’il soit prêt, qu’il sorte là tout de suite mais j’ai rien de côté, j’ai pas de stock.

Etérnation¹ : Contraire de l’hibernation. Caractéristique commune aux rappeurs qui sont « bons qu’à faire des tubes de l’hiver »

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